Si le philosophe allemand Friedrich Nietzsche écrivait déjà dans Ainsi parlait Zarathoustra à la fin du dix-neuvième siècle « que chaque jour où l’on n’a pas dansé une fois au moins soit perdu pour nous1 », la danse connaît une popularité renouvelée depuis quelques années. Voilà qui incite les chercheurs de plusieurs disciplines, dont les sciences de l’information, à s’intéresser au sujet. Cet article traite ainsi de la documentation de la danse. Qu’en pensent les artistes ? Qu’en pensent les archivistes ? Comment concilier les deux visions ?
La danse est un art éphémère; « la danse n’existe qu’à un perpétuel point de fuite2 ». Le moment de la performance est singulier et ne dure que quelques instants. Les archives ont une fonction de préservation, qu’on espère, dans certains cas, éternelle. Dans les prochaines pages, nous explorerons les liens qui unissent pourtant ces deux domaines que tout semble à première vue opposer.La documentation, une trahison ? L’essayiste américaine Peggy Phelan s’interroge, dans son ouvrage Unmarked, sur la documentation de la performance. Selon elle, la performance n’existe qu’au présent, car elle devient performance par son caractère éphémère3. Tenter de sauvegarder, d’enregistrer, de documenter la performance en trahirait l’essence4. Ce discours n’est pas sans trouver écho dans le milieu de la danse5. La légende raconte d’ailleurs du chorégraphe américain d’origine russe George Balanchine qu’il était homme à se moquer du passé et encore plus du futur6. De toute façon, est-il absolument nécessaire de documenter la danse; de rendre statique le mouvement; de décrire, classifier, classer, indexer l’indicible; de réduire la danse à ce qu’elle n’est pas ? La discipline possède une longue tradition de transmission kinesthésique s’appuyant sur la mémoire du corps. Le maître forme ses élèves; il transmet son héritage, ses mouvements, en façonnant le corps de ses disciples à grand renfort d’exercices inlasshttpablement répétés. Le corps des danseurs devient alors la mémoire de la danse. Selon l’archiviste américaine Leslie Hansen Kopp, la « danse s’est transmise à travers le temps par la chaîne humaine des danseurs, des chorégraphes, et de tous ceux



