Aux États-Unis, dans les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale, la figure du père change radicalement dans la fiction. De la littérature au cinéma, certains patriarches détruisent leur foyer au lieu de le protéger. Ces représentations, ancrées dans la fiction américaine de l’après-guerre, font écho aux bouleversements sociaux d’une époque marquée par la guerre froide et par la pression exercée sur les familles pour reproduire le modèle idéal qu’est la famille nucléaire. Les figures paternelles en crise ouvrent, sans le vouloir, une brèche pour repenser la famille en dehors des normes patriarcales et mettent en lumière la défaillance paternelle comme forme de résistance.
De Saturne dévorant un de ses fils, de Goya, au poème Daddy, de Sylvia Plath, en passant par des épisodes médiatiques, comme Michael Jackson brandissant son bébé dans le vide en 2002 ou Elon Musk attribuant un nom alphanumérique à son fils en 2020, la figure paternelle ne cesse d’inquiéter. Ces exemples rappellent que la relation père-enfant continue de fluctuer dans l’imaginaire collectif et dans la fiction. En effet, comme le note François de Singly, « l’homme peut mal interpréter ce rôle paternel [1] » s’il oscille entre promesse et abandon, entre autorité et proximité affective, ce qui rend sa position instable aux yeux de l’enfant et de la société. Si cette instabilité est souvent interprétée à travers le prisme de l’échec parental, d’autres lectures, moins fréquentes, proposent une remise en question plus profonde des normes sociales qui soutiennent une structure familiale en crise. Une lecture queer * de ces récits familiaux, pourtant centrés sur un couple hétérosexuel, permet d’explorer ce basculement.
L’homme américain
Dans les années 1930, même si le père n’est pas forcément un modèle de vertu ou de proximité émotionnelle, il est jugé suffisant tant qu’il remplit son rôle de pourvoyeur économique [2]. Les attentes envers le père se multiplient toutefois dans l’après-guerre. La figure paternelle doit désormais rester l’autorité morale du foyer et affirmer sa virilité dans la sphère publique, tout en s’impliquant dans la vie domestique pour contrebalancer l’influence maternelle, considérée excessive [3]. Ce père idéal, à la fois tendre et viril, proche sans être trop loin du bureau, devient dès lors une figure difficile à incarner. Devant ce « fardeau [4] » naît une série de représentations dans lesquelles le père échoue, parfois tragiquement. Les exemples s’accumulent ainsi dans la littérature et au cinéma : la pièce de théâtre Ils étaient tous mes fils(1947), d’Arthur Miller, dans laquelle le père entraîne la mort de son fils, le roman La Nuit du chasseur (1953), de Davis Grubb, narrant la poursuite des enfants par un beau-père cupide, et le film Derrière le miroir (1956), de Nicholas Ray, dans lequel la figure paternelle tente d’assassiner son fils. Ces trois œuvres montrent comment la pression sociale et des conceptions toxiques de la masculinité poussent ces pères à trahir leur rôle fondamental de protecteur.
Encore aujourd’hui, plusieurs intellectuelles conservatrices et intellectuels conservateurs, en grande majorité des hommes, tels que David Blankenhorn ou Robert P. George, défendent l’idée qu’un bon père doit protéger sa famille et subvenir à ses besoins matériels [5]. D’après le modèle des normes masculines, du psychologue social Robert Brannon, dans la société américaine de l’époque, l’homme doit suivre quatre grandes règles : ne pas adopter de comportement jugé féminin (p. ex., la vulnérabilité ou la douceur), être admiré et couronné de succès, paraître confiant et autonome, faire preuve de courage et d’agressivité [6]. Aucun des pères des œuvres mentionnées au paragraphe précédent ne réussit à cocher l’ensemble de ces points. Ils échouent donc tous, d’une manière ou d’une autre, à répondre à ces critères rigides, que le sociologue américain Michael Kimmel résume dans sa définition de la masculinité hégémonique *, qui exige « un homme au pouvoir, un homme avec du pouvoir, un homme fait de pouvoir [7] ». Autrement dit, un modèle qui combine domination sociale, autonomie émotionnelle et rejet de tout ce qui est perçu comme féminin.
Sortir du cadre
Une lecture queer de ces récits permet de déconstruire le modèle paternel dominant. Cette approche interroge la manière dont la fiction construit, renforce ou déstabilise les normes sociales liées au genre et à la sexualité. Le terme queer désigne ce qui remet en question les normes dominantes de genre ou de sexualité. Appliquée à la littérature ou au cinéma, une lecture queer permet d’interpréter autrement ces déviations comme étant non plus des fautes, mais des formes de résistance. Alors qu’une lecture hétéronormative * verrait dans ces pères des représentations de crise ou de déchéance individuelle, comme ce fut le cas avec le film Derrière le miroir, qui a notamment suscité une critique de la médicalisation et une représentation de la manipulation psychologique [8], une approche queer dépeint plutôt une remise en cause des normes elles-mêmes, soit un refus du modèle familial et du genre imposé. Certes, ces pères sont hétérosexuels et rien ne les relie directement à la communauté LGBTQ+. Pourtant, leur refus ou leur incapacité à jouer le rôle attendu d’eux dans la société constitue une forme de déviance, au sens où l’entend la philosophe Sara Ahmed. Selon cette dernière, dévier de la trajectoire dite « normale » revient à s’exposer à d’éventuelles conséquences malheureuses [9]. Refuser d’être un bon père, c’est prendre le risque de sortir du cadre qui organise le genre et le temps, c’est oser provoquer la désintégration du foyer, mais c’est aussi entrevoir une autre possibilité. En effet, derrière ce refus se cache un autre type de lien, ce que montre le corpus étudié. Dans Ils étaient tous mes fils, c’est l’armée qui finit par incarner une famille symbolique solidaire pour les fils Keller. Dans La Nuit du chasseur, Rachel Cooper, qui recueille deux enfants qui ne sont pas les siens et qui est poursuivie par un beau-père meurtrier, représente une parentalité alternative, mais non biologique. Ces figures alternatives suggèrent une autre manière de penser la famille non plus fondée sur le sang, mais sur le choix. Cette lecture queer est très pertinente aujourd’hui. Si elle ne constitue pas toujours une discipline autonome, elle bénéficie néanmoins d’un environnement institutionnel plus favorable. Effectivement, environ 78 % des universités canadiennes disposent d’un groupe de travail ou d’un comité consultatif sur l’équité, la diversité et l’inclusion (EDI) [10], ce qui reflète entre autres le fait que ces institutions portent une attention croissante aux questions de genre et de sexualité dans le milieu universitaire.
Un horizon de potentialités
La famille nucléaire * fondée sur le couple hétérosexuel et ses enfants biologiques a souvent été remise en question, notamment par des penseuses et penseurs, comme le psychiatre sud-africain David Cooper, qui voyait dans la famille une structure oppressive à abolir dans son ouvrage Mort de la famille [11]. Si Cooper s’attaque à l’institution familiale dans sa réalité concrète, le critique littéraire et théoricien queer américain Lee Edelman propose une lecture tout aussi radicale, mais tournée vers la dimension symbolique. Selon lui, la société occidentale valorise à tout prix l’Enfant, non pas l’enfant réel, mais le symbole abstrait des générations futures, de l’espoir et de la continuité sociale. Protéger l’Enfant devient donc une injonction morale et politique presque sacrée [12]. Or, pour Edelman, l’homme queer n’a pas à servir cet avenir idéalisé. Il peut refuser de se plier à cette logique du progrès coûte que coûte, en choisissant de ne pas fonder de famille, de ne pas recourir à une mère porteuse ou encore de rejeter l’institution du mariage et la reproduction sociale qu’elle implique. C’est ce que font les pères, de manière consciente ou non, dans Ils étaient tous mes fils, La Nuit du chasseur et Derrière le miroir. Ils ne protègent pas l’Enfant, au contraire. En tuant ou en essayant de tuer leurs enfants, ils rompent littéralement la transmission père-enfant. En ce sens, ils rejoignent involontairement une forme de pensée queer tournée non pas vers ce qui doit être construit ou sauvé, mais vers ce qui doit être interrompu, sans pour autant en faire la revendication et en avoir l’ambition. Ces pères anti-futurs ne laissent pourtant pas un vide définitif, mais un espace à repenser, une sorte de renaissance. Selon le chercheur américain José Esteban Muñoz, la pensée queer laisse entrevoir un horizon de potentialités [13], un espace d’invention pour imaginer d’autres configurations familiales, par exemple des structures d’entraide communautaire ou une coparentalité entre connaissances, sans pour autant former un couple.
Représentations post-paternelles
Voir ces pères uniquement comme des ratés serait réducteur. Leur chute, dans le contexte de l’après-guerre, traduit l’impasse d’un modèle familial construit sur des attentes contradictoires dans une société obsédée par la conformité à des normes irréalistes. Leur rejet de l’ordre établi, qu’il soit volontaire ou non, peut se lire non pas comme une faillite, mais plutôt comme une tentative radicale et parfois tragique de recommencer à zéro, en dehors des normes. Si ces œuvres sont ancrées dans le contexte de l’après-guerre, elles continuent de résonner aujourd’hui. Là où la fiction des années 50 mettait en scène la chute du père, la fiction contemporaine tend à raconter son effacement par une absence banalisée laissée hors champ, quelquefois sans commentaire, plutôt que par un événement tragique. Ainsi, le père chute moins, car il est déjà souvent sorti de scène : la fiction contemporaine est plus encline à des représentations post-paternelles. Des œuvres telles que le roman épistolaire Un bref instant de splendeur (2019), d’Ocean Vuong, ou les films J’ai tué ma mère (2009) et Mommy (2014), de Xavier Dolan, créent un espace narratif où la désertion paternelle met en lumière d’autres liens affectifs, par exemple une solidarité amicale, une relation conflictuelle mère-enfant dans un foyer monoparental ou encore une famille choisie. Là réside la puissance queer de ces figures : ils ne montrent pas seulement la fin d’un modèle, mais aussi le début d’une façon différente d’être au monde.
Lexique
Famille nucléaire : modèle de famille centré sur un couple hétérosexuel et ses enfants biologiques. La famille nucléaire est souvent présentée comme le fondement de la stabilité morale et économique, surtout dans les sociétés occidentales de l’après-guerre.
Lecture hétéronormative : interprétation qui suppose l’hétérosexualité comme norme et cadre de référence.
Lecture queer : interprétation qui remet en question les normes dominantes de genre et de sexualité. Elle met en lumière des formes de résistance et des comportements considérés comme marginaux par rapport aux attentes sociales classiques en matière d’identité.
Masculinité hégémonique : modèle dominant de masculinité valorisé dans une société, souvent associé à l’autorité, à la réussite, à l’indépendance émotionnelle et au rejet de tout ce qui est perçu comme féminin. Ce concept impose une forme particulière de virilité et marginalise les autres façons d’être un homme.
Références
[1] de Singly, F. (2016). Le soi, le couple et la famille (2e éd.). Armand Colin.
[2] Coontz, S. (1992). The way we never were: American families and the nostalgia trap. Basic Books, p. 136.
[3] May, E. T. (2008). Homeward bound: American families in the Cold War era (3e éd.). Basic Books, p. 139.
[4] Cuordileone, K. A. (2005). Manhood and American political culture in the Cold War. Routledge, p. 134.
[5] Stacey, J. (1997). In the name of the family: Rethinking family values in the postmodern age. Beacon Press, p. 65.
George, R. P. (2022, 17 octobre). 7 ways fathers can raise good children by holy example. https://robertpgeorge.com/articles/princeton-prof-robert-george-7-ways-fathers-can-raise-good-children-by-holy-example/
[6] David, D. S. et Brannon, R. (dir.). (1976). The forty-nine percent majority: The male sex role. Addison-Wesley Publishing Company, p. 12.
[7] Kimmel, M. S. (2005). The gender of desire: Essays on male sexuality. State University of New York Press, p. 30.
[8] Wasson, S. (2006, février). Bigger than life: The picture, the production, the press. Senses of Cinema.https://www.sensesofcinema.com/2006/nicholas-ray-two-classics-revisited/bigger_than_life/
[9] Ahmed, S. (2010). The promise of happiness. Duke University Press, p. 91.
[10] Universités Canada. (2019). Équité, diversité et inclusion dans les universités canadiennes : rapport sur le sondage national de 2019.https://univcan.ca/wp-content/uploads/2019/11/equite-diversite-et-inclusion-dans-les-universites-canadiennes-report-sur-le-sondage-national-de-2019-1.pdf, p. 5.
[11] Cooper, D. (1975). La mort de la famille (traduit par F. Drosso-Bellivier). Éditions du Seuil.
[12] Edelman, L. (2004). No future: Queer theory and the death drive. Duke University Press, p. 3.
[13] Muñoz, J. E. (2009). Cruising utopia: The then and there of queer futurity. New York University Press, p. 1.



