ENTREVUE Q/R — Au cœur de la médecine de précision

Marie-Paule Primeau — Rédactrice en chef

ENTREVUE Q/R — Au cœur de la médecine de précision

Alain Moreau est professeur titulaire à la Faculté de médecine dentaire et à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, et chercheur au Centre de recherche Azrieli du Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine. Spécialiste reconnu internationalement en médecine de précision, il consacre ses travaux à transformer la compréhension de maladies complexes, comme la scoliose idiopathique de l’adolescente et de l’adolescent, l’arthrose, l’encéphalomyélite myalgique, la fibromyalgie et la COVID longue. Son laboratoire développe des biomarqueurs et de nouvelles approches thérapeutiques visant à faire passer la médecine d’un modèle réactif vers un modèle prédictif et personnalisé.




Parlez-nous de vos recherches actuelles.

Depuis le début de ma carrière, je suis attiré par les grandes énigmes médicales, ces maladies qui touchent des millions de personnes et bouleversent des vies entières, mais qui demeurent pourtant mal comprises. Toutes ces maladies présentent un paradoxe fascinant : bien que leurs conséquences soient très bien connues, les mécanismes moléculaires qui les déclenchent et les aggravent sont encore imparfaitement compris.

Comme généticien moléculaire, je suis convaincu que les réponses à ces énigmes se trouvent dans cette biologie invisible qui précède les symptômes. Mon laboratoire cherche à identifier les premiers signaux moléculaires annonçant la maladie bien avant que les dommages deviennent visibles ou irréversibles.

Les recherches sur la scoliose illustrent bien cette vision. Pendant des décennies, elles ont essentiellement porté sur la surveillance de l’évolution de la courbure vertébrale. Aujourd’hui, elles cherchent à comprendre pourquoi la scoliose apparaît et pourquoi elle progresse chez certains jeunes plutôt que chez d’autres. En tant que chercheur, mon objectif est qu’une simple prise de sang puisse un jour guider les décisions cliniques dès le diagnostic.

Avec mon équipe de recherche, nous appliquons maintenant cette même philosophie à l’encéphalomyélite myalgique et à la COVID longue, deux syndromes post-infectieux pouvant survenir à la suite d’une infection virale. L’encéphalomyélite myalgique, anciennement connue sous l’appellation de syndrome de fatigue chronique, est une maladie neuro-immunitaire chronique caractérisée notamment par une fatigue profonde, une intolérance à l’effort et une aggravation des symptômes après une activité physique ou mentale.

De plus en plus de données indiquent qu’une proportion importante des personnes atteintes de COVID longue développent, à long terme, un tableau clinique répondant aux critères diagnostiques de l’encéphalomyélite myalgique, ce qui suggère que ces deux conditions partagent des mécanismes biologiques communs. En identifiant leurs signatures moléculaires, nous contribuons à leur donner une base biologique objective et à mieux comprendre les processus qui les relient. Plus encore, plusieurs de ces biomarqueurs pourraient éventuellement constituer des cibles thérapeutiques, ouvrant la voie au développement de traitements plus précis et personnalisés.



Qu’est-ce qui vous a profondément motivé à étudier en biologie ?

J’ai toujours été fasciné par l’idée que l’organisme humain émet en permanence des signaux révélant ce qui se passe à l’intérieur de lui bien avant l’apparition des premiers symptômes d’une maladie. Toute la difficulté consiste à savoir comment décoder ces signaux.

Cette fascination est devenue le fil conducteur de toute ma carrière. Alors qu’une simple goutte de sang renferme une quantité extraordinaire d’informations sur l’état de santé d’une personne, apprendre à les lire reste un défi. Pour moi, la biologie n’est pas seulement une façon de comprendre les maladies. C’est une façon d’anticiper leur évolution et de donner aux patientes et aux patients la possibilité d’agir avant que l’irréversible s’installe.



Quel est le défi le plus important à l’atteinte de résultats dans vos recherches ?

Le plus grand défi n’est pas nécessairement scientifique. Il consiste souvent à remettre en question des façons de penser profondément ancrées dans la pratique médicale, avec lesquelles les patientes et les patients sont généralement traités en fonction de ce qu’elles et ils ressentent, de ce qui est observé à l’examen clinique ou de ce que révèle l’imagerie. Lorsque mon équipe et moi proposons qu’une simple prise de sang puisse prédire l’évolution d’une maladie ou orienter le choix d’un traitement, nous introduisons un changement de paradigme : passer d’une médecine qui réagit aux conséquences visibles de la maladie à une médecine qui s’appuie sur des mécanismes biologiques pour anticiper l’évolution de la pathologie et personnaliser les interventions.

L’autre défi est celui du temps. Les découvertes qui changent réellement la médecine exigent souvent des années, parfois des décennies à se concrétiser. Pourtant, la recherche évolue dans un contexte où les financements sont généralement accordés pour quelques années seulement et où les priorités changent rapidement. La science, elle, suit un tout autre rythme.

J’ai appris à accepter de semer longtemps avant de récolter. Certaines idées qui émergent aujourd’hui transformeront peut-être la pratique clinique seulement dans 15 ou 20 ans. Ce sont toutefois précisément ces projets à long terme qui ont le potentiel d’engendrer de véritables changements de paradigme.




De quelle manière vos travaux touchent-ils le grand public ?

Lorsque la biologie change, les décisions médicales changent aussi. C’est précisément là que mes recherches peuvent entraîner des répercussions sur le grand public.

En révélant les mécanismes invisibles qui précèdent la maladie, nos travaux ouvrent la voie à des diagnostics plus précoces et à des traitements réellement personnalisés. Pour une adolescente ou un adolescent atteint de scoliose, cela pourrait permettre d’agir avant qu’une chirurgie ne devienne nécessaire. Pour une personne vivant avec une encéphalomyélite myalgique ou une COVID longue, cela pourrait enfin signifier l’obtention d’un diagnostic objectif menant à la prescription d’un traitement choisi en fonction de son profil biologique.



Travaillez-vous avec des collègues d’autres pays et, si oui, de quelle façon leurs recherches influencent-elles les vôtres ?

Absolument. Je crois profondément que les défis que posent les maladies complexes sont tout simplement trop grands pour être résolus en silos. Ils exigent plutôt des réseaux d’excellence, capables de mettre en commun les meilleures idées, les meilleures données et les meilleurs talents, peu importe où ils se trouvent dans le monde.

Cette conviction a guidé une grande partie de ma carrière. J’ai eu le privilège de diriger deux réseaux nationaux financés par les Instituts de recherche en santé du Canada, le Réseau canadien de recherche en santé buccodentaire (RCRSB) et le Réseau canadien de recherche concertée interdisciplinaire sur l’encéphalomyélite myalgique (ICanCME). Ces initiatives ont rapproché les chercheuses et les chercheurs, les cliniciennes et les cliniciens, les personnes atteintes de ces conditions et les partenaires autour d’une même mission : accélérer la découverte et son transfert vers les patientes et les patients. Je suis convaincu que les prochaines grandes avancées émergeront de cette intelligence collective qui permet de confronter les idées, de partager les données et d’accélérer les découvertes. Les maladies n’ont pas de frontières. La recherche qui vise à les vaincre ne devrait pas en avoir non plus.




Dans votre domaine d’expertise, quelle percée dans les dix prochaines années représenterait une grande avancée ?

Je crois que la médecine se rapproche d’un moment charnière où elle passera progressivement d’une approche réactive à une approche prédictive.

Pour les personnes atteintes d’une scoliose, cela pourrait signifier l’arrivée des premières pharmacothérapies capables de ralentir ou de prévenir la progression des déformations rachidiennes, réduisant ainsi le recours aux corsets et à la chirurgie. Pour les individus qui vivent avec une arthrose, les avancées récentes permettent enfin d’identifier ceux dont la maladie risque de progresser le plus rapidement, ce qui ouvre la porte à des traitements ciblant l’évolution même de l’arthrose plutôt que ses symptômes.

Du côté de l’encéphalomyélite myalgique et de la COVID longue, la percée la plus importante serait probablement l’émergence d’une médecine de précision fondée sur des biomarqueurs. Ces maladies ne sont vraisemblablement pas des entités uniques, mais plutôt des ensembles de sous-groupes biologiquement distincts. La capacité d’identifier ces sous-groupes et d’y associer des traitements ciblés transformerait profondément la prise en charge des patientes et des patients.



Comment envisagez-vous l’avenir dans votre champ de recherche ?

À mes yeux, l’avenir de la médecine réside dans la capacité à transformer la complexité biologique en décisions cliniques simples. Aujourd’hui, une quantité sans précédent de données sur le génome, les protéines, le métabolisme ou encore la physiologie humaine s’accumulent. Le véritable défi consiste maintenant à intégrer ces informations pour intervenir plus tôt et prévenir les complications afin d’offrir à chaque patiente et à chaque patient le traitement le mieux adapté à sa propre biologie.




Certaines décisions politiques ont-elles eu des répercussions dans votre champ d’expertise au cours des dernières années ?

La recherche biomédicale exige une vision qui dépasse les cycles politiques. Les maladies ne disparaissent pas lorsqu’elles quittent l’actualité, ce qui a pu être constaté avec la COVID longue : alors que l’attention médiatique a grandement diminué, des centaines de milliers de personnes continuent d’en subir les conséquences. Les découvertes les plus transformatrices naissent rarement dans l’urgence. Elles sont le fruit d’efforts soutenus sur de nombreuses années.

Je crois que l’un des grands défis de l’époque contemporaine consiste à mieux intégrer la recherche au système de santé. Trop souvent, les découvertes scientifiques et les soins cliniques évoluent à des vitesses différentes, créant un décalage qui peut pénaliser les patientes et les patients, particulièrement dans le cas de maladies complexes. Attendre qu’un test diagnostique, un biomarqueur ou une nouvelle approche thérapeutique ait franchi toutes les étapes réglementaires avant que les connaissances qui les sous-tendent puissent éclairer la pratique clinique n’est pas toujours possible. Sans remplacer les standards de preuve nécessaires à l’approbation des innovations médicales, davantage de passerelles entre la recherche et les soins doivent être créées afin que les cliniciennes et les cliniciens puissent bénéficier plus rapidement des connaissances émergentes et les intégrer de façon éclairée à leur prise de décision. À mes yeux, le véritable enjeu n’est pas seulement d’investir davantage en recherche, mais de bâtir une médecine apprenante capable d’évoluer au rythme des découvertes.



Comment l’intelligence artificielle influence-t-elle votre domaine ?

L’intelligence artificielle permet enfin d’intégrer la complexité du vivant à une échelle impossible jusqu’à présent. Elle accélère l’identification de nouvelles cibles thérapeutiques, la simulation in silico de médicaments et le repositionnement de traitements existants. Pour moi, la révolution ne sera pas l’intelligence artificielle elle-même, mais sa capacité à transformer des données complexes en décisions cliniques simples et véritablement personnalisées.




Quelle est l’une de vos grandes passions hormis votre travail ?

Le jazz occupe une place très particulière dans ma vie. J’aime autant les grands standards que leurs réinterprétations contemporaines. Si je devais choisir une seule pièce, ce serait probablement Take Five, de Dave Brubeck, particulièrement dans la remarquable réinterprétation proposée par le pianiste italien Stefano Bollani. Je pourrais l’écouter en boucle.

Ce qui me fascine dans le jazz, c’est cet équilibre entre structure et liberté. Les musiciennes et les musiciens partagent une même partition, mais chacune et chacun apporte sa propre voix. Comme dans une improvisation réussie, l’écoute attentive, la reconnaissance des motifs cachés et le courage d’explorer l’inconnu sont essentiels. C’est probablement ce qui me plaît autant dans le jazz que dans la recherche. Les plus belles avancées ne viennent pas toujours de réponses évidentes, mais de l’art de reconnaître une harmonie là où d’autres n’entendent encore que du bruit.

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