Les jeunes et les moins jeunes occidentaux mécomprennent parfois la différence entre des émotions normales et des troubles de santé mentale. Alors qu’une augmentation des troubles mentaux autodéclarés se dessine à travers le globe depuis quelques années, un embrouillement de ces concepts pourrait expliquer cette montée. Une incursion dans les nuances qui distinguent le normal du pathologique s’impose alors pour comprendre les émotions au-delà des troubles de santé mentale.
Quand Lou, 20 ans, pense à l’avenir de la planète ou à ses prochains échéanciers professionnels, une boule au ventre la serre. Parfois, quand elle y pense trop, elle a de la difficulté à se concentrer au travail. Selon le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux [1] (DSM-5-TR), l’ouvrage psychiatrique américain de référence quant aux critères des troubles de santé mentale mondialement reconnus, Lou répondrait à des critères associés à plusieurs troubles de santé mentale. Or, pour elle comme pour certaines personnes, cela amène une confusion qui rend difficile la distinction entre émotions normales et pathologiques.
Dissiper la confusion
Selon le Dictionnaire Larousse 2025, l’adjectif pathologique décrit ce qui est dû à la maladie. Alors que le domaine médical dispose de critères précis pour déterminer qu’un ensemble de symptômes physiques représente une maladie, ces critères sont beaucoup plus flous en ce qui concerne les manifestations psychologiques et la santé mentale. Qu’importe la nature de ces manifestations chez une personne, deux principaux critères doivent être satisfaits pour qu’un diagnostic de trouble de santé mentale puisse être posé. Ainsi, les manifestations, qui doivent durer dans le temps, doivent générer une détresse importante et altérer le fonctionnement de la personne. Une altération du fonctionnement implique notamment de la difficulté à prendre soin de soi et de son logement, à travailler et/ou à maintenir des relations interpersonnelles. Autrement dit, si les émotions ressenties ne perturbent pas le fonctionnement ou ne provoquent pas de détresse substantielle, ce sont des émotions normales.
Les émotions, parfois désagréables et intenses, font partie de l’expérience humaine. Or, depuis quelques années, avec la déstigmatisation de la santé mentale, la distinction entre ce qui est normal et ce qui ne l’est pas tend à s’embrouiller. À la base, cet enjeu n’est pas problématique. Le travail de déstigmatisation est au contraire un avancement important dans la société. Pourtant, un phénomène insidieux et insoupçonné émerge, soit l’augmentation des troubles de santé mentale rapportés [2]. Selon l’hypothèse de la professeure et psychologue Lucy Foulkes, de l’Université d’Oxford, cette augmentation s’expliquerait par un modèle circulaire découlant d’un effet involontaire des campagnes de sensibilisation en lien avec les troubles de santé mentale [3]. Ces campagnes, qui visent à toucher un grand pourcentage de la population, amèneraient plus de personnes à se questionner sur leur santé mentale. De ce fait, une confusion entre ce qui est normal et pathologique ferait en sorte que certaines personnes croient, à tort, avoir un trouble de santé mentale. Une fois autodiagnostiquées, elles en viendraient à s’identifier aux symptômes pathologiques, au point de les incarner un jour. Enfin, toujours selon ce modèle, plus de personnes rapporteraient avoir un trouble de santé mentale, ce qui rendrait encore plus nécessaire la tenue de telles campagnes de sensibilisation.
Selon ce modèle, Lou, qui présente une anxiété et des difficultés de concentration, essaiera de se comprendre en consultant des capsules éducatives sur les troubles de santé mentale. Puis, à force de lire sur le sujet, Lou réalisera qu’elle peut présenter trois troubles, c’est-à-dire un trouble anxieux, une écoanxiété sévère et/ou un trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). Afin de l’aider à se comprendre, une meilleure distinction des nuances entre ce qui est normal et pathologique s’avère nécessaire pour chaque trouble, à commencer par l’anxiété.
Comprendre l’anxiété
Selon Statistique Canada, en 2021, 8,4 % des Québécoises et des Québécois de 12 ans et plus vivaient avec un trouble anxieux diagnostiqué par une professionnelle ou un professionnel de la santé. Ce pourcentage s’établissait à 20 % chez les jeunes du secondaire [4].
Or, l’anxiété est une émotion normale vécue pour préparer une personne à une situation menaçante à venir [5]. Avant de devenir un trouble mental, elle est donc appelée « état d’anxiété ». L’état anxieux est une émotion temporaire marquée par des inquiétudes, de la nervosité et de la tension. Certaines personnes ont une propension plus forte que d’autres à ressentir des états anxieux [6], ce qui est désigné comme un trait de personnalité anxieux. Pour complexifier le portrait, les situations qui déclenchent un état anxieux varient d’une personne à l’autre [7]. Par exemple, certains jeunes ont tendance à vivre de l’anxiété lors des évaluations à l’école, ce qui s’appelle un trait d’anxiété de performance aux évaluations. D’autres sont particulièrement sensibles aux sensations physiques (p. ex. le cœur qui bat vite, un mal de ventre). Elles et ils perçoivent ces sensations comme menaçantes et croient devenir folles ou fous, ou encore malades. Chez ces jeunes, toute réponse de stress déclenche un état anxieux, puisqu’elles et ils ont une grande sensibilité à l’anxiété [8].
Toujours est-il qu’un trait anxieux ne constitue pas un problème en soi. Il procure même certains avantages. Par exemple, une personne ayant un trait anxieux pourrait identifier des enjeux réels de sécurité auxquels d’autres n’auraient pas porté attention. Malgré tout, les états anxieux ressentis plus fréquemment par les personnes ayant ce trait demeurent inconfortables. Ils peuvent éventuellement causer une détresse et se transformer en trouble anxieux. Or, trop souvent, le terme anxiété est utilisé au détriment du terme troubles anxieux, à préconiser. La population conçoit donc que l’anxiété est toujours un problème et s’inquiète de toutes manifestations d’anxiété observées chez les jeunes, comme chez Lou.
Lou expérimente parfois des états anxieux en pensant à son travail et à l’écologie. Sa baisse de concentration n’étant pas constante et n’affectant pas son fonctionnement quotidien, le risque que Lou présente un trouble mental s’amenuise considérablement. Par contre, si Lou arrête de prendre sa voiture pour limiter son empreinte écologique et quitte son travail pour œuvrer dans une organisation environnementale afin de faire une différence pour la planète, son fonctionnement pourrait alors sembler pathologiquement altéré. Lou pourrait donc croire qu’elle vit une écoanxiété anormale.
Saisir l’écoanxiété
Depuis quelques années, le phénomène psychologique de l’écoanxiété a fait son apparition. Aussi connue sous le terme écoémotions, l’écoanxiété représente les émotions, positives ou négatives, qu’une personne peut ressentir face aux crises écologiques [9]. Bien que l’écoanxiété figure sur le site de l’Association américaine de psychologie, autrice du DSM-5-TR, une majorité d’expertes et d’experts sont d’avis que le fait de ressentir des émotions par rapport aux menaces environnementales est normal, voire souhaité. Selon une revue systématique portant sur les interventions à préconiser pour prendre en charge l’écoanxiété, celle-ci deviendrait un facteur de risque psychopathologique lorsque la détresse est à la fois intense et constante [10]. De ce fait, si Lou vit des crises d’anxiété depuis des mois chaque fois qu’elle lit les actualités, elle pourrait présenter une écoanxiété persistante et gagnerait à consulter une professionnelle ou un professionnel de la santé.
La question de savoir ce qui est normal ou pathologique se complexifie lorsque vient le temps d’évaluer les répercussions de l’écoanxiété au quotidien. À la base, une écoanxiété peut amener un bris dans le fonctionnement de la personne, lequel implique une altération des sphères de sa vie (p. ex. travail, hygiène de vie, relations interpersonnelles). Par contre, apporter de grands changements dans sa vie (p. ex. arrêter de voyager, changer d’emploi, etc.) peut aider à mieux vivre avec une écoanxiété, puisque ces changements améliorent la cohérence entre les valeurs de la personne et son quotidien. Dès lors, la ligne entre une écoanxiété fonctionnelle, avec laquelle la personne peut vivre, et une écoanxiété dysfonctionnelle, qui gêne de manière importante les activités de tous les jours, devient plus ténue, d’autant plus que les normes sociétales actuelles n’incitent pas à un important activisme environnemental. Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, l’activité humaine actuelle, qui inclut des comportements normalisés par la majorité (p. ex. consommation de viande rouge, voyages, etc.), amplifie la menace climatique [11]. De fait, même si ces activités sont mal perçues par la société, la volonté d’une personne de changer radicalement son mode de vie devrait constituer une voie à préconiser et non à pathologiser.
Selon toute vraisemblance, les actions entreprises par Lou ne découlent pas d’émotions pathologiques associées à l’écoanxiété. En effet, ses décisions font en sorte que son fonctionnement est simplement plus cohérent avec ses valeurs, puisqu’elle nomme clairement les motivations derrière ses actions et que celles-ci ne l’empêchent pas de répondre à ses besoins fondamentaux. Les inquiétudes de Lou nuisent toutefois à sa capacité d’attention, ce qui peut laisser croire à un TDAH.
Démystifier le TDAH
Le Québec compte plus d’élèves ayant un TDAH que de gauchères et de gauchers. Selon l’Institut de la statistique du Québec, près du quart des élèves fréquentant une école secondaire auraient reçu un diagnostic de TDAH, suggérant un phénomène de surdiagnostic [12]. Un surdiagnostic survient lorsque le diagnostic engendre plus de méfaits que de bienfaits pour la personne, même si celui-ci est juste. Il entraîne des traitements inutiles, de la détresse psychologique et une surcharge du système de santé [13].
Selon les dernières revues de la littérature sur le sujet, le surdiagnostic du TDAH découlerait de deux principaux mécanismes. D’abord, les critères établis par le DSM s’élargissent d’une édition à l’autre. Par exemple, dans la dernière édition, l’âge maximal d’apparition des symptômes est passé de sept à douze ans, augmentant de 65 % la population éligible au diagnostic [14]. Considérant que 60 % des expertes et des experts qui définissent les critères du DSM sont subventionnés par des compagnies pharmaceutiques, l’hypothèse selon laquelle les changements dans les critères bénéficient davantage aux intérêts financiers de l’industrie du TDAH a été avancée [15].
Ensuite, l’augmentation de la prévalence du TDAH pourrait être causée par une pathologisation de comportements normaux. Considérés individuellement, les symptômes du TDAH sont présents chez tous les êtres humains (p. ex. perdre ses clés, procrastiner) et présentent un problème uniquement s’ils nuisent de façon importante au fonctionnement de la personne. Par ailleurs, les standards de performance occidentaux pourraient amplifier cette pathologisation de comportements normaux. Des études montrent que les enfants qui se trouvent dans des environnements scolaires fortement axés sur la performance sont 32 % plus à risque de recevoir un diagnostic de TDAH. De plus, des comportements liés à l’immaturité normale associée à l’âge sont fréquemment pathologisés : chez les enfants les plus jeunes de leur classe, le risque de recevoir un diagnostic de TDAH augmente de 35 % [16].
Pour Lou, l’usage d’une approche que les expertes et les experts nomment « attendre et observer » (watch-and-wait) [17]est à préconiser. Étant donné que le cortex préfrontal, impliqué dans le TDAH, continue de se développer jusqu’à la fin vingtaine, la surveillance des symptômes de Lou laissant croire à un TDAH, sans toutefois poser de diagnostic, constituerait une approche prudente. Une consultation avec une professionnelle ou un professionnel serait à considérer si les symptômes persistent et nuisent considérablement à son travail.
Valoriser les émotions
En somme, bien que la démocratisation de la santé mentale demeure essentielle, les exemples présentés ci-dessus témoignent d’un envers caché de cette avancée sociétale. Le quotidien de toutes et de tous est parsemé d’une gamme de comportements dérogeant de la norme, tels que perdre ses clés, avoir une boule au ventre avant d’effectuer une tâche stressante ou craindre pour l’avenir de la planète. Néanmoins, un enjeu insidieux émerge au cœur de la société contemporaine, soit celui de considérer comme problématiques plusieurs réalités propres à l’expérience humaine. Les pressions de l’environnement poussent parfois à envisager des problèmes de santé mentale qui n’en sont pas forcément, causant dès lors des méfaits autant pour la personne que pour la société. Par exemple, sur le plan individuel, la médication s’accompagne parfois d’effets indésirables cardiovasculaires, nerveux, gastriques et hormonaux [18]. À l’échelle de la société, le surdiagnostic peut amener une utilisation excessive d’un système de santé déjà saturé. Enfin, le fait de pathologiser aussi rapidement des comportements normaux peut amener la population à pointer plus facilement du doigt les comportements qui sortent de l’ordinaire, alors qu’ils font partie de la beauté humaine.
En prenant conscience des différentes formes d’anxiété, en normalisant des comportements d’inattention et en valorisant les actions climatiques courageuses, une ligne plus distincte se tracera entre la pathologie et la normalité. En discutant de ces comportements avec nuance, les personnes qui souffrent réellement de troubles de santé mentale seront mieux traitées. De cette manière, les gens comme Lou pourront plus facilement s’accepter telle qu’elles sont, sans se pathologiser. Lever le voile sur cette réalité n’implique pas de freiner les volontés bienveillantes visant à sensibiliser la population à la réalité des troubles de santé mentale, mais plutôt de brosser un portrait plus complet pour mieux éduquer la société de demain et intervenir auprès des individus.
Références
[1]American Psychiatric Association. (2023). DSM-5-TR – Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux(5e éd.). Elsevier Masson.
[2] Foulkes, L. et Andrews, J. L. (2023). Are mental health awareness efforts contributing to the rise in reported mental health problems? A call to test the prevalence inflation hypothesis. New Ideas in Psychology, 69, 101010. 10.1016/j.newideapsych.2023.101010
[3] Ibid.
[4] Traoré, I., Simard, M. et Julien, D. (2024). Enquête québécoise sur la santé des jeunes du secondaire. Résultats de la troisième édition – 2022-2023 (publication no 978-2-550-99235-6). Institut de la statistique du Québec. https://statistique.quebec.ca/fr/fichier/enquete-quebecoise-sante-jeunes-secondaire-2022-2023.pdf
[5] Bateson, M., Brilot, B. et Nettle, D. (2011). Anxiety: An evolutionary approach. The Canadian Journal of Psychiatry, 56(12), 707-715. https://doi.org/10.1177/070674371105601202
[6] Daviu, N., Bruchas, M. R., Moghaddam, B., Sandi, C. et Beyeler, A. (2019). Neurobiological links between stress and anxiety. Neurobiology of Stress, 11, 100191. https://doi.org/10.1016/j.ynstr.2019.100191
Spielberger, C. D. (1972). Anxiety: Current trends in theory and research (volume 1). Elsevier. p. 23-49. https://www.sciencedirect.com/book/edited-volume/9780126574012/anxiety
[7] Saviola, F., Pappaianni, E., Monti, A., Grecucci, A., Jovicich, J. et De Pisapia, N. (2020). Trait and state anxiety are mapped differently in the human brain. Scientific Reports, 10, 11112. https://doi.org/10.1038/s41598-020-68008-z
[8] Journault, A.-A. (2024). Mon anxiété ou ton anxiété ? Étude des déterminants de l’anxiété relevant du jeune, de son parent et de l’environnement scolaire [Thèse de doctorat, Université de Montréal]. Papyrus. https://doi.org/10.71781/19255
[9] Léger-Goodes, T., Malboeuf-Hurtubise, C., Hurtubise, K., Simons, K., Boucher, A., Paradis, P.-O., Herba, C. M., Camden, C. et Genereux, M. (2023). How children make sense of climate change: A descriptive qualitative study of eco-anxiety in parent-child dyads. PLOS One, 18(4), e0284774. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0284774
[10] Gauthier, A. et Plusquellec, P. (2025). De l’écoanxiété aux émotions climatiques : état des lieux des interventions psychosociales. Revue de psychoéducation, 54(1), 54-83. https://doi.org/10.7202/1117796ar
[11] Intergovernmental Panel on Climate Change (IPCC). (2023). Climate change 2023: Synthesis report (publication no 978-92-9169-164-7) https://www.ipcc.ch/report/ar6/syr/downloads/report/IPCC_AR6_SYR_FullVolume.pdf
[12] Haeck, C., Lefebvre, G., Lefebvre, P. et Merrigan, P. (2023). Surdiagnostic du TDAH au Québec : impact de l’âge d’entrée à l’école, différences régionales et coûts sociaux et économiques (publication no 1499-8629). Cirano. https://doi.org/10.54932/DTDB7162
[13] Moynihan, R., Doust, J. et Henry, D. (2012). Preventing overdiagnosis: How to stop harming the healthy. BMJ, 344,e3502. https://doi.org/10.1136/bmj.e3502
[14] Gascon, A., Gamache, D., St-Laurent, D. et Stipanicic, A. (2022). Do we over-diagnose ADHD in North America? A critical review and clinical recommendations. Journal of Clinical Psychology, 78(12), 2363-2380.https://doi.org/10.1002/jclp.23348
[15] Davis, L. C., Diianni, A. T., Drumheller, S. R., Elansary, N. N., D’Ambrozio, G. N., Herrawi, F., Piper, B. J. et Cosgrove, L. (2024). Undisclosed financial conflicts of interest in DSM-5-TR: Cross sectional analysis. BMJ, 384,e076902. https://doi.org/10.1136/bmj-2023-076902
[16] Haeck, Lefebvre, Lefebvre et Merrigan, op. cit.
[17] Coon, E. R., Quinonez, R. A., Moyer, V. A. et Schroeder, A. R. (2014). Overdiagnosis: How our compulsion for diagnosis may be harming children. Pediatrics, 134(5), 1013-1023. https://doi.org/10.1542/peds.2014-1778
[18] Zhang, L., Li, L., Andell, P., Garcia-Argibay, M., Quinn, P. D., D’Onofrio, B. M., Brikell, I., Kuja-Halkola, R., Lichtenstein, P., Johnell, K., Larsson, H. et Chang, Z. (2024). Attention-deficit/hyperactivity disorder medications and long-term risk of cardiovascular diseases. JAMA Psychiatry, 81(2), 178-187. https://doi.org/10.1001/jamapsychiatry.2023.4294



