HISTOIRE — La chute du mur de Berlin : une révolution populaire

Carol-Ann Bellefeuille — Programme de maîtrise en histoire

HISTOIRE — La chute du mur de Berlin : une révolution populaire

Un peu avant minuit, le 9 novembre 1989, le mur de Berlin s’ouvrait. La révolution qui secouait la République démocratique allemande (RDA) depuis le début de l’été arrivait ainsi à son point culminant. Un grand nombre de citoyens est-allemands, heureux de pouvoir enfin circuler librement vers l’Ouest, ont alors célébré la fin du régime communiste et accueilli avec enthousiasme le projet de réunification allemande. Un tel dénouement, toutefois, n’a pas fait le bonheur de tous : d’influents intellectuels de gauche s’en sont montrés particulièrement mécontents et ont réclamé la poursuite de l’expérience socialiste. Auréolés jusque-là d’un statut social important, ils estimaient être en position de guider la population après la chute du Mur.

Les Allemands de l’Est, cependant, n’ont pas attendu que des intellectuels les orientent lors de la révolution de l’automne. Depuis le début de l’été 1989, des milliers d’entre eux fuient illégalement le pays. D’autres descendent dans la rue pour réclamer que le régime reconnaisse le pluralisme politique et la liberté de circulation. Ce n’est qu’après le début de ces contestations que des intellectuels réformistes décident de prendre publiquement position. Parmi eux se trouvent certains des représentants les plus influents de l’élite non politique : la peintre Bärbel Bohley, le scientifique Jens Reich et les écrivains Christa Wolf, Stefan Heym, Heiner Müller et Christoph Hein. Ces derniers étaient considérés en RDA comme des critiques du régime. À plusieurs reprises au cours de l’histoire est-allemande, ils avaient effectivement réclamé des réformes, revendiquant par exemple une plus grande liberté d’expression. Néanmoins, ils n’avaient jamais appelé publiquement à la disparition de l’État socialiste et entendaient avant tout agir en tant que modérateurs. En 1989, ils ne partagent pas les revendications plus radicales qu’avaient adoptées plusieurs manifestants. Alors que des milliers d’Allemands de l’Est sont prêts à fuir clandestinement la RDA ou à manifester illégalement leur mécontentement, ces intellectuels réformistes souhaitent dialoguer avec le régime et protéger les fondements de l’idéologie socialiste. Ils n’ont donc pas eu une influence déterminante sur les événements ayant précédé la chute du mur de Berlin : la population est réellement celle qui a entamé la révolution est-allemande.

La déstabilisation du communisme

La mobilisation populaire de l’automne 1989 en RDA s’explique d’abord par l’effondrement, aux yeux des citoyens, de la légitimité du Parti socialiste unifié (SED, Sozialistische Einheitspartei Deutschlands). Depuis la fondation de l’État en 1949, le pouvoir du SED était fragile puisqu’il avait été imposé par un pays étranger, l’URSS. Pour maintenir sa stabilité, le régime devait compter sur l’appui des Soviétiques, sur sa force de répression et sur sa capacité à assurer une certaine sécurité matérielle et sociale à ses citoyens. Or, chacun de ces aspects est menacé dans la deuxième moitié des années 1980.

Dès 1985, Mikhaïl Gorbatchev, nouvellement à la tête de l’URSS, entreprend des réformes connues sous les noms de glasnost * et de perestroïka *. Ces politiques doivent permettre une libéralisation des sphères économique et culturelle de l’Union soviétique. En Allemagne de l’Est, l’espoir se ravive : les citoyens souhaitent que leurs propres dirigeants prennent exemple sur Gorbatchev. Le SED choisit toutefois de maintenir ses positions et tente, sans succès, de camoufler à sa population l’existence des réformes soviétiques [i].

Cette décision a deux conséquences importantes. D’abord, le régime est-allemand s’isole sans avoir cependant la force militaire nécessaire pour assurer sa stabilité en cas de troubles intérieurs. Ensuite, l’hostilité dont fait preuve le Parti à l’égard des réformes de Gorbatchev met en évidence l’incohérence de son discours. La Constitution stipulait en effet que « la République démocratique allemande est éternellement et irrévocablement liée à l’URSS [ii] ». En refusant de suivre la nouvelle voie adoptée par le dirigeant soviétique, le SED semble s’opposer aux préceptes fondamentaux de l’État. Sa faible légitimité s’en trouve minée.

Le mécontentement se répand d’autant plus que la population subit au même moment les problèmes économiques grandissants de la RDA. Au cours de la décennie 1970, la doctrine du « socialisme réellement existant » avait assuré une certaine stabilité à l’État : par cette politique socioéconomique, le SED entendait stimuler la loyauté des citoyens en leur offrant un accès plus facile aux services et aux biens de consommation [iii]. Dès le début des années 1980, la RDA éprouve toutefois de graves difficultés financières et le Parti n’a plus les moyens de combler les attentes matérielles de la population, ce qui nuit grandement à son autorité [iv]. Plusieurs Allemands de l’Est deviennent cyniques, apathiques : ils estiment n’avoir rien à gagner en travaillant et en demeurant en RDA [v].

L’Allemagne de l’Ouest (RFA, République fédérale d’Allemagne) devient dans ce contexte très attirante pour les citoyens de l’Est. Ceux-ci peuvent comparer leurs conditions de vie à celles de leurs voisins occidentaux par la télévision, et certains obtiennent même l’autorisation d’effectuer une visite en RFA. Ils en rapportent une image idéalisée de l’Ouest et une insatisfaction accrue liée à leurs conditions de vie [vi]. Les Allemands de l’Est sont de plus en plus conscients qu’ils ne peuvent obtenir des produits, des libertés et une qualité de vie qui, à l’Ouest, sont facilement accessibles [vii].

« Nous sommes le peuple »

Malgré ce degré élevé de mécontentement, la répression étatique paraît encore trop efficace et menaçante au début de 1989 pour inciter les citoyens à manifester publiquement. Plusieurs choisissent donc d’exprimer leur frustration de façon privée en tentant de quitter définitivement le pays. Une démarche légale en ce sens est possible ; le processus est toutefois lent et dépend de la volonté du SED. De 1987 à 1989, le régime octroie plusieurs milliers de permissions d’émigration, mais le nombre de demandeurs d’exil en attente d’autorisation ne cesse de s’accroître [viii].

Las d’attendre leur permission, plusieurs d’entre eux choisissent de prendre illégalement la fuite et d’abandonner la RDA [ix]. D’autres optent pour une stratégie de contestation différente. À Leipzig, des centaines de demandeurs d’exil se joignent aux prières pour la paix de l’église Saint-Nicolas. En se rassemblant ainsi, ils sont les premiers à faire de leur contestation individuelle une entreprise collective. Dès septembre 1989, ils sortent dans les rues et manifestent pacifiquement en scandant : « Wir wollen raus ! », « Nous voulons quitter ! ».

En raison de leur mobilisation publique et de leur nombre toujours croissant, les exilés et les demandeurs d’exil ont été les réels déclencheurs de la révolution. L’écrivain ouest-allemand Peter Schneider affirme : « Sans les colonnes de Trabant [voitures est-allemandes], sans les trains bondés, sans tous ceux qui ont ridiculisé les cérémonies du jubilé [40e anniversaire de la fondation de la RDA en octobre 1989] par leur exode massif, l’opposition ne serait probablement pas devenue un mouvement de masse [x]. » La mobilisation de ces premiers manifestants donne confiance à d’autres citoyens qui perçoivent dès lors la possibilité et l’efficacité de clamer publiquement leur mécontentement [xi]. Rapidement, les manifestations se répandent dans tout le pays aux cris de « Nous sommes le peuple ». Leurs participants réclament ainsi que les volontés de la population soient prises en considération.

Une avant-garde intellectuelle ?

Les premières manifestations collectives ont ainsi lieu avant que d’influents intellectuels ne revendiquent publiquement des réformes. Des groupes d’opposition existaient certes en RDA avant la révolution. Ceux-ci, tels que l’Initiative pour la paix et les droits de l’homme (Frieden und Menschenrechte), s’intéressaient toutefois peu à la réforme du modèle sociopolitique est-allemand. Ils avaient également très peu de visibilité : seulement 0,03 % de la population en était membre au début de l’été 1989, ce qui représente 4 800 personnes sur les 16 millions d’habitants de la RDA [xii]. La mobilisation massive de l’automne ne peut donc s’expliquer par l’influence préalable de l’opposition organisée.

En 1989, des intellectuels réformistes créent d’ailleurs de nouveaux groupes pour exprimer leurs idéaux et réclamer des réformes : ils demandent notamment la fin de la censure, la facilitation du dialogue public et la libéralisation des médias. Ils refusent cependant d’envisager une transformation fondamentale de la société. Les membres les plus influents de l’élite intellectuelle demeurent donc loyaux à l’idéologie et à l’État, et ce, pour des raisons pragmatiques : depuis la fondation de la RDA, éviter de se mettre à dos le régime était dans leur intérêt, puisque celui-ci contrôlait les associations artistiques professionnelles et les universités. Encore en 1989, le SED peut expulser les individus qui s’éloignent trop des doctrines officielles. Mais cette répression n’explique pas tout : plusieurs intellectuels ont adhéré de bonne foi aux idéaux socialistes, car la théorie communiste leur offre le rôle primordial d’« ingénieurs des âmes humaines [xiii] ». Certains profitent certes de cette fonction importante et de leur accès aux tribunes publiques pour critiquer l’autoritarisme du régime, mais ils demeurent fidèles aux fondements de la RDA : le statut des intellectuels influents dépend en effet de la stabilité de l’État socialiste [xiv].

Le nombre grandissant d’exilés et de manifestants menace cependant l’existence même de l’Allemagne de l’Est, et ce danger pousse l’élite non politique à prendre publiquement position et à réclamer un dialogue. Les groupes de l’opposition intellectuelle qui obtiennent le plus de visibilité en octobre et novembre 1989, soit Nouveau forum (Neues Forum) et Démocratie maintenant (Demokratie jetzt), sont ainsi créés après les premières manifestations [xv]. Ces intellectuels s’organisent donc en réaction à la contestation qui s’exprime déjà en Allemagne de l’Est [xvi]. Ils sont d’ailleurs surpris par l’ampleur et la rapidité de la mobilisation citoyenne. L’écrivaine Christa Wolf indique à ce sujet :

Ma première réaction a été la consternation. La tristesse. Et, aussi, une sorte de stupeur, de perplexité. Plus je voyais à la télévision ces jeunes personnes qui quittaient la RDA si facilement, en souriant, plus je me posais de questions […] J’espère que cela nous poussera à entamer les changements qui sont si nécessaires chez nous, qui sont devenus si nécessaires [xvii].

Wolf se déclare également outrée que le secrétaire général du SED, Erich Honecker, ait affirmé qu’il ne « verserait aucune larme au sujet de ceux qui ont quitté la RDA ». Selon elle, une telle réaction du régime ne favorise en rien une sortie de crise. L’auteure croit qu’en acceptant d’amorcer un dialogue, le Parti montrerait à la population qu’elle est écoutée et lui prouverait que la vie en Allemagne de l’Est peut être agréable [xviii]. Elle formule donc des critiques au sujet du SED, mais en lui demeurant loyale. Selon le politologue Albert Hirschman, un « membre qui ressent un attachement profond à une organisation recherchera généralement un moyen de se rendre influent, particulièrement lorsque l’organisation adopte un comportement qu’il juge erroné [xix] ». Cela explique l’attitude de la plupart des intellectuels réformistes de la RDA à l’automne 1989 : en exigant que l’État entreprenne des réformes, ils lui demeurent fidèles [xx] et espèrent que cela le sauvera. Christa Wolf, Stefan Heym et Volker Braun déclarent d’ailleurs clairement qu’ils s’opposent à la dissolution du SED. À leur sens, le Parti doit conserver son rôle de dirigeant lors du processus de réformes [xxi].

Avant la chute du mur de Berlin, une certaine alliance existe toutefois entre les manifestants citoyens et les intellectuels réformistes. Plus de 500 000 personnes, qui ne sont pas nécessairement membres de groupes d’opposition, participent ainsi au rassemblement du 4 novembre 1989 organisé légalement par Nouveau forum à Berlin. S’ils applaudissent Christa Wolf, Heiner Müller, Stefan Heym, Christoph Hein et Bärbel Bohley, les participants n’acceptent cependant pas l’entièreté du message qui leur est présenté : lorsque Günter Schabowski, membre du gouvernement, prend la parole, il est hué par la foule [xxii]. Les intellectuels ont peut-être accepté contre leur gré de partager la scène avec des représentants du Parti, mais une telle attitude conciliante ne correspond pas aux ambitions plus radicales de la population.

Le mur de Berlin s’ouvre

Cinq jours après cette manifestation, le mur de Berlin s’ouvre. À partir de ce moment, une majorité de citoyens estiment leurs objectifs atteints : la liberté de circulation qu’ils demandaient est obtenue et des élections démocratiques sont promises pour le début de l’année suivante [xxiii]. Dans les rues, de nouvelles revendications retentissent : plusieurs réclament que l’Allemagne soit réunifiée. Pendant ce temps, les intellectuels attachés au socialisme et le SED continuent à promouvoir l’indépendance de l’État et le communisme. Le processus de réunification qui s’enclenche tout de même sera mené par les partis non socialistes de la RDA et les politiciens de l’Allemagne de l’Ouest. Il se réalisera donc sans l’accord des membres les plus influents de l’élite est-allemande [xxiv].

La mobilisation de figures connues a certainement motivé la contestation publique. En produisant un discours alternatif, ces influents intellectuels ont contribué à montrer que le SED n’était pas détenteur de la seule parole légitime et que sa critique était possible. Ils sont néanmoins demeurés réformistes et attachés à la RDA socialiste. L’automne 1989 en Allemagne de l’Est a été, selon les mots de Christian Joppke, « une révolution sans révolutionnaires », soit une révolution populaire [xxv].

Lexique :

Glasnost : politique promue par Mikhaïl Gorbatchev en URSS à partir de 1985 qui prévoit la « transparence » et la liberté d’expression.

Perestroïka : réforme pour la « restructuration » de la vie économique et politique en URSS.

Références :

[i] Neubert, E. (2000). Geschichte der Opposition in der DDR 1949-1989 [Histoire de l’opposition en RDA 1949-1989]. Bonn, All. : Bundeszentrale für politische Bildung.

[ii] Sozialistische Einheitspartei Deutschlands. (1974). The Constitution of the German Democratic Republic. Berlin, All. : Staatsverlag der Deutschen Demokratischen Republik, article 6. Nous avons traduit toutes les citations anglaises et allemandes de cet article.

[iii] Jarausch, K. et Geyer, M. (2003). Shattered Past. Princeton, N. J. : Princeton University Press.

[iv] Krisch, H. (1992). Changes in political culture and the transformation of the GDR. Dans G. Glaessner et I. Wallace (dir.), The German Revolution of 1989 (p. 87-99). Oxford, R.-U. : BERG.

[v] Voir les témoignages recueillis par Heym, S. et Heym, I. (1990). Flüchtlingsgespräche [Discussions de réfugiés]. Dans S. Heym et W. Heiduczek (dir.), Die sanfte Revolution [La révolution paisible] (p. 52-78). Leipzig, All. : Gustav Kiepenheuer Verlag.

[vi] Rudi, E., cité dans Philipsen, D. (1993). We Were the People. Durham, C. N. : Duke University Press.

[vii] Heym et Heymop. cit.

[viii] Hirschman, A. (1995). Un certain penchant à l’autosubversion. Paris, France : Fayard.

[ix] Pollack, D. (2009). Wir sind das Volk [Nous sommes le peuple]. Dans K. Henke (dir.), Revolution und Vereinigung 1989/90 [Révolution et unification 1989/90] (p. 179-192). Munich, All. : Deutscher Taschenbuch Verlag.

[x] Cité dans Rupnik, J. (1993). L’autre Europe. Paris, France : Odile Jacob, p. 368.

[xi] Opp, K., Voss, P. et Gern, C. (1995). Origins of a Spontaneous Revolution. Ann Arbor, Mich. : University of Michigan Press.

[xii] Ohse, M. (2004). German Democratic Republic. Dans D. Pollack et J. Wielgohs (dir.), Dissent and Opposition in Communist Eastern Europe (p. 73-93). Burlington, Verm. : Ashgate.

[xiii] Staline (1932), cité dans Gutkin, I. (1999). The Cultural Origins of the Socialist Realist Aesthetic, 1890-1934. Evanston, Ill. : Northwestern University Press, p. 51.

[xiv] Jarausch, K. (2001). The double disappointment. Dans M. Geyer, The Power of Intellectuals in Contemporary Germany (p. 276-294). Chicago, Ill. : University of Chicago Press.

[xv] Nouveau forum est fondé le 10 septembre, Démocratie maintenant le 12 septembre. Ohse, op. cit.

[xvi] Reich, J. (1990). Reflections on becoming an East German dissident, on losing the wall and a country. Dans G. Prins (dir.), Spring in Winter (p. 65-98). Manchester, R.-U. : Manchester University Press, 1990.

[xvii] Wolf, C. (1990). Christa Wolf im Dialog [Christa Wolf en dialogue]. Francfort-sur-le-Main, All. : Luchterhand Literaturverlag, p. 77.

[xviii] Ibid., p. 84.

[xix] Hirschman, A. (1970). Exit, Voice, and Loyalty. Cambridge, Mass. : Harvard University Press, p. 77.

[xx] Neues Forum (1990). Das Neue Forum [Nouveau Forum], Deutscher Gewerkschaftsbund Abteilung Gewerkschaftliche Bildung.

[xxi] Heym, S. (1990). Une semaine en juin. Paris, France : J.C. Lattès.
Wolf, op. cit.


Braun, V. (1990). « Kommt Zeit » [Le temps vient]. Dans M. Naumann (dir.), Die Geschichte ist offen [L’histoire est ouverte] (p. 15-21). Reinbek, All. : Rowohlt.

[xxii] Neubert, op. cit.

[xxiii] Joppke, C. (1995). East German Dissidents and the Revolution of 1989. New York, N. Y. : New York University Press.

[xxiv] Solchany, J. (2003). L’Allemagne au XXe siècle. Paris, France : Presses universitaires de France.

[xxv] Joppke, op. cit., p. 155.

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