SOCIÉTÉ — Communiquer l’urgence climatique au musée

Maude Pelletier — Programme de maîtrise en muséologie

SOCIÉTÉ — Communiquer l’urgence climatique au musée

Alors que les changements climatiques sont de plus en plus reconnus comme un enjeu réel, la quête de façons efficaces pour sensibiliser la population à ce problème demeure un défi important. Le domaine de la muséologie se prête au jeu et réfléchit à des modes de communication visant à établir un pont entre les faits scientifiques et le grand public. Certains musées québécois misent ainsi sur des initiatives positives, constructives et participatives qui informent les publics tout en les guidant vers des solutions concrètes leur permettant de mieux s’adapter et de fournir leur part d’efforts pour renverser la situation.

Au Québec, de 2016 à 2018, 52 % des citoyens associaient les changements climatiques à « un risque grand ou très grand » et 71 % considéraient ces derniers comme « une réalité » indubitablement causée par les activités humaines[1]. Pourtant, malgré cette conscientisation, les gens se disaient « peu engagés (44 %) » et « peu militants (46 %)[2] ». À ce propos, parmi les discours sur les changements climatiques, les représentations misant sur la peur et une imagerie catastrophique ou choquante ont tendance, malgré leur capacité à sensibiliser au problème, à développer chez le public un sentiment d’impuissance et de découragement[3].

Or, depuis quelques décennies, de plus en plus d’institutions muséales réévaluent les méthodes utilisées jusqu’ici pour aborder la crise climatique, avec l’objectif de transmettre les faits réels à travers un message mobilisateur et non fataliste. Conscients de leur contribution à l’éducation de la population aux changements climatiques, les musées de sciences du Québec développent diverses approches, très près de ce qui est préconisé dans le domaine de l’éducation à l’environnement, pour sensibiliser le public aux répercussions de ses propres actions, tout en l’aidant à aller de l’avant dans sa contribution au bien-être présent et futur de la planète.

Un ton adapté

En psychologie environnementale, les chercheurs Luc G. Pelletier et Elizabeth Sharp de l’Université d’Ottawa, qui étudient les stratégies de communication, s’intéressent aux approches du « cadrage » et du « ciblage » de l’information[4]. La première consiste à déterminer les objectifs intrinsèques (par exemple, conserver un environnement sain pour avoir une meilleure santé) ou extrinsèques (par exemple, récupérer des matériaux pour économiser de l’argent) des individus et à expliciter clairement ce que ces derniers devront mettre en œuvre pour les atteindre. Un tel exercice contribue en effet à transformer une intention d’agir en action. Ainsi, une personne qui désire composter devra songer à se procurer le matériel nécessaire, en plus de se renseigner sur les jours de collecte et l’entretien de ses installations. La seconde approche, quant à elle, vise à adapter les propos des éducateurs ou des intervenants en fonction d’où les gens se situent dans leur processus de changement de comportement. Plus précisément, les personnes venant tout juste d’être conscientisées au problème recevront plus d’explications sur la science des changements climatiques que celles déjà activement à la recherche de solutions, qui seront plutôt conseillées sur diverses initiatives plus écoresponsables.

À la Biosphère, située dans le parc Jean-Drapeau à Montréal et reconnue comme le seul musée de l’environnement en Amérique du Nord, le personnel demeure attentif aux commentaires entendus ou lus sur son programme depuis son ouverture en 1995. Son animation grand public + 1 °C, qu’est-ce que ça change ?, reliée à l’exposition du même nom qui démystifie la science du réchauffement planétaire, a récemment été adaptée pour répondre aux besoins des visiteurs. En effet, ces derniers cherchent de plus en plus à savoir comment concrètement diminuer leur empreinte écologique, alors que la science des changements climatiques leur est aujourd’hui beaucoup mieux connue[5]. En pratique, la nouvelle présentation fait toujours une synthèse des effets des changements climatiques sur la planète, mais elle accorde une plus grande place à l’explication des solutions possibles, sur le plan individuel comme gouvernemental. Pour y arriver, elle s’appuie sur des exemples tangibles qui touchent directement la réalité quotidienne des gens du public. Les éducateurs tentent d’appliquer les principes de psychologie environnementale et d’orienter leurs interactions avec les visiteurs en se basant sur leurs valeurs, leurs croyances et les problématiques auxquelles ils sont particulièrement sensibles, afin qu’ils puissent mieux les comprendre et développer l’autodétermination nécessaire pour les résoudre.

Des échanges constructifs

Selon Cameron, Hodge et Salazar, chercheurs à l’Institute for Culture and Society en Australie, « le rôle des musées et des centres des sciences ne serait pas de prouver la science des changements climatiques, mais bien d’améliorer la communication du phénomène[6] » (notre traduction). À la Biosphère, le dialogue sert entre autres à développer la pensée critique chez les visiteurs. La communication à sens unique est ainsi mise de côté au profit de discussions constructives avec le public : plutôt que de répéter les gestes à éviter pour sauver l’environnement, de s’opposer directement aux arguments climatosceptiques ou d’essayer de convaincre, les éducateurs valorisent la méthode scientifique et se montrent ouverts aux contre-arguments, à condition que ceux-ci soient appuyés par une preuve[7].

La discussion est primordiale dans cette institution, où chaque activité d’animation thématique se termine par une période de questions et de partage d’expériences. Les éducateurs encouragent entre autres les visiteurs de toutes provenances à parler des initiatives proenvironnementales ayant été développées dans leur pays. Accompagnée des éducateurs, chaque personne est invitée à se questionner sur ses choix de vie, ou même à cibler des améliorations à apporter à sa situation personnelle. Cette réflexion collective ramène les changements climatiques à une échelle plus humaine et redonne du pouvoir aux individus face à un problème qui peut parfois leur sembler abstrait et lointain. Les institutions muséales s’entraident également. Ainsi, le site Web du Museums and Climate Change Network rassemble des articles de blogues, des études de cas, une base de données et même des jeux et des films qui donnent des exemples à suivre aux musées du monde entier désirant s’impliquer dans la lutte aux changements climatiques[8]. Ces échanges brisent non seulement l’isolement, mais ouvrent aussi les horizons en faisant découvrir de nouvelles possibilités de solutions.

Des collaborations scientifiques-citoyens

Dans les années 1990, la communication de la science a vécu un changement important, alors que le « deficit model[9] » avait jusque-là dominé aux XIXe et XXe siècles. Longtemps incontesté, ce mode de pensée faisait valoir les scientifiques comme des figures d’autorité possédant le monopole du savoir, tandis que le grand public était plutôt considéré comme inapte à comprendre la science et à interagir avec les chercheurs, faute de connaissances dans le domaine. Le deficit model a graduellement fait place à une « communication à double sens », qui encourage des initiatives basées sur la « participation » et l’« engagement public[10] ». À titre d’exemple, les Fonds de recherche du Québec (FRQ) et Rémi Quirion, le scientifique en chef du Québec, ont lancé, le 13 septembre dernier, le programme de sciences participatives*Engagement, qui invite les citoyens et les chercheurs à soumettre des projets de recherche innovants sur lesquels ils travailleront de pair[11]. M. Quirion a d’ailleurs souligné l’importance d’une telle collaboration au regard des changements climatiques[12]. Non seulement ce type d’initiatives instaure une démocratie de parole, mais l’expérience pratique des non-scientifiques vient également compléter le bagage théorique des experts, leur valeur résidant dans le fait qu’elle est différente de la leur.

Ce nouveau mode de communication s’est aussi infiltré dans les musées de sciences naturelles vers la fin du XXe siècle. En effet, plusieurs de ces institutions ont remplacé les traditionnelles expositions de spécimens, héritières des cabinets de curiosités, par des expositions plus participatives qui abordent notamment des questions socioscientifiques souvent propices à la controverse[13]. Ces nouvelles formes d’exposition permettraient « de favoriser l’apprentissage en provoquant des émotions, en stimulant le dialogue et les débats entre les visiteurs, puis en appelant à la réflexivité[14] ». En complément des expositions, la sensibilisation aux causes environnementales repose aussi sur les programmes éducatifs des musées. L’Insectarium de Montréal a su faire participer le public à la recherche scientifique grâce au projet Monarque sans frontière, qui consistait à documenter l’habitat des monarques d’Amérique dans le but de mettre sur pied des programmes de conservation pour préserver leur migration. Pendant 22 ans, plus de 700 000 personnes munies de trousses d’élevage ont récolté, à même leur domicile, des données scientifiques sur la métamorphose des chenilles jusqu’à leur transformation en papillons, qu’ils devaient alors libérer après les avoir étiquetés[15]. Malgré l’arrêt du programme en 2016 en raison des risques que comportait la libération de papillons d’élevage, le programme a tout de même contribué à développer une conscience écologique et un attachement du public à une espèce locale en danger[16].

Des lieux propices à l’apprentissage

Même si les médias ont maintes fois traité du réchauffement planétaire, démystifier un tel sujet par soi-même n’est pas simple et requiert de pouvoir se référer à des sources d’informations jugées de confiance. Avant le lancement officiel d’Unpointcinq, une plate-forme médiatique en ligne qui diffuse des initiatives du Québec visant la réduction des gaz à effet de serre et une meilleure adaptation aux changements climatiques, un sondage mené auprès de Québécois ayant testé le projet pilote révélait que 32 % des participants étaient réticents à consulter le site par crainte d’y trouver des informations trop complexes[17].

Entre les films, médias, expositions ou campagnes publicitaires ayant misé sur l’angle dramatique pour aborder le sujet et la difficulté de certains chercheurs à vulgariser leurs travaux, le public se retrouve parfois confus. Composées de dispositifs physiques répartis dans une trame temporelle et spatiale précise, les expositions constituent un lieu d’apprentissage stable, concret et assez vaste pour qu’y soient déployées des informations relatives à une « tragédie lente » telle que le réchauffement climatique[18]. De plus, les expositions sont des environnements qui se veulent calmes, dénués de tout jugement et favorisant l’introspection, où le public peut facilement s’imprégner, à son rythme, de la réalité des changements à long terme[19].

Les musées sont aussi des endroits propices pour tisser des liens entre les scientifiques et les individus, qui peuvent profiter de l’expertise des éducateurs pour recevoir des conseils et valider les propos entendus de toutes parts. Un bon exemple est la série de conférences « En tête-à-tête avec un expert » offerte par l’Espace pour la vie, complexe muséal situé à Montréal qui regroupe le Biodôme, l’Insectarium, le Jardin botanique et le Planétarium. Chaque semaine de la période scolaire, les présentations d’une heure s’adressant au grand public mettent en vedette l’un des chercheurs de ces institutions et se terminent par une visite dans les laboratoires. Ces rencontres permettent d’attiser la curiosité des visiteurs et de les familiariser avec la science, d’abord physiquement en leur révélant les lieux et le matériel de recherche, mais aussi intellectuellement grâce à un contact rapproché avec un expert. Comme les sujets étudiés à l’Espace pour la vie sont toujours liés de près à la préservation de la biodiversité, la série de conférences « En tête-à-tête avec un expert » est une occasion de sensibiliser le public à l’importance de prendre soin de la nature, surtout dans le contexte du réchauffement planétaire.

En tant que lieux d’expériences sensibles, d’échanges et d’apprentissages libres, les musées sont des institutions à considérer pour réfléchir aux changements climatiques, car ils réunissent sous un même toit les outils et les experts en recherche, en conservation et en éducation, soit trois éléments essentiels au développement et à la diffusion des connaissances scientifiques. Ils s’inscrivent dans le nombre grandissant d’organismes, d’institutions, de groupes et de réseaux déployant leurs efforts dans la lutte aux changements climatiques et qui, en multipliant les partenariats, tirent parti des forces de chacun pour offrir la meilleure éducation relative à l’environnement possible.

Lexique :

Sciences participatives : programmes de collecte d’informations impliquant une participation du public dans le cadre d’une démarche scientifique[20].

Références

[1] De Marcellis-Warin, N. et Peignier, I. (2018). Baromètre CIRANO 2018 : la perception des risques au Québec. Repéré à https://cirano.qc.ca/files/publications/2018MO-02.pdf

[2] Jour de la Terre. (2016). Dévoilement du premier Indice Écolo : les Québécois sont préoccupés, mais agissent peu [Communiqué de presse]. Repéré à https://www.jourdelaterre.org/wp-content/uploads/2016/04/Communique_Indice_Enviro_VF.pdf

[3] O’Neill, S. et Nicholson-Cole, S. (2009). “Fear won’t do it”: Promoting positive engagement with climate change through visual and iconic representations. Science Communication, 30(3), 355-379. https://doi.org/10.1177/1075547008329201

[4] Pelletier, L. G. et Sharp, E. (2008). Persuasive communication and proenvironmental behaviours: How message tailoring and message framing can improve the integration of behaviours through self-determined motivation. Canadian Psychology, 49(3), 210-217. doi : 10.1037/a0012755

[5] Isabel Julian, gestionnaire des opérations à la Biosphère, musée de l’environnement, entrevue, 8 avril 2019.

[6] Cameron, F., Hodge, B. et Salazar, J.F. (2013). Representing climate change in museum space and places. WIREs Climate Change, 4(1), 9-21. doi: 10.1002/wcc.200

[7] Isabel Julian, op. cit.

[8] Museums & Climate Change Network. (2019). Sharing Resources and Inspiration. Repéré à https://mccnetwork.org/

[9] Schiele, B. (2018). La mobilisation du savoir non formel, la participation et l’engagement. Dans D. Jacobi (dir.), Culture et éducation non formelle (p. 87-104). Québec, Qc : Presses de l’Université du Québec.

[10] Ibid., p. 88.

[11] Fonds de recherche Nature et technologies. (2019). Engagement – programme pilote. Repéré à http://www.frqnt.gouv.qc.ca/fr/bourses-et-subventions/consulter-les-programmes-remplir-une-demande/bourse/engagement–programme-pilote-6dshizkf1562681033706

[12] Plamondon Emond, E. (2019). Changements climatiques : la science, de la planète au citoyen. Le Devoir. Repéré à https://www.ledevoir.com/societe/science/551358/changements-climatiques-la-science-de-la-planete-au-citoyen

[13] Pedretti, E. G. (2004). Perspectives on learning through research on critical issues-based science center exhibitions. Science Education, 88(1), S35. doi : 10.1002/sce.20019

[14] Meunier, A. et Bélanger, C. (2017). Société éducative et contextes d’éducation non formelle. Vers des approches participatives et citoyennes. Dans L. Sauvé, I. Orellana, C. Villemagne et B. Bader (dir.), Éducation/Environnement/Écocitoyenneté. Repères contemporains (p. 229-244). Québec, Qc : Presses de l’Université du Québec.

[15] Charpentier, A. (2012). Mieux vivre la nature à travers une visite au musée. La Lettre de l’OCIM, 144, 33-41. doi : 10.4000/ocim.1139

[16] Espace pour la vie. (2016). Une décision difficile : la fin de Monarque sans frontière. Repéré à http://m.espacepourlavie.ca/blogue/une-decision-difficile-la-fin-de-monarque-sans-frontiere

[17] Daignault, P., Champagne St-Arnaud, V. et Poitras, P. (2018). Communication de l’action climatique dans un contexte québécois. Portrait psychographique, stratégies de cadrage et mise en œuvre du projet pilote du média Unpointcinq. Repéré à https://www.ouranos.ca/publication-scientifique/RapportDaignault2019.pdf

[18] Robin, L., Newell, J. et Wehner, K. (2017). Introduction: Curating connections in a climate-changed world. Dans L. Robin, J. Newell et K. Wehner (dir.), Curating the Future: Museums, Communities and Climate Change (p. 1-16).Londres, Royaume-Uni : Routledge.

[19] Ibid., p. 4.

[20] Agence française pour la biodiversité. (2019). NatureFrance. Repéré à http://www.naturefrance.fr/sciences-participatives/presentation

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