DROIT & POLITIQUE — Institutions internationales en Afrique : aide ou domination?

Clémence Grevey - Département de communication

DROIT & POLITIQUE — Institutions internationales en Afrique : aide ou domination?

Il est intéressant de s’interroger sur les rapports des pays dits développés avec les pays dits en voie de développement, comme les pays d’Afrique, en matière d’économie politique, car ils mettent en évidence des pratiques de pouvoir centralisé, qui jouent sur la vision de l’Afrique, qui se constitue en rapport avec les pays dits développés.

Le Fonds monétaire international et la Banque mondiale représentent en effet les pays dits développés, lesquels dominent les pays de l’Afrique, dits en voie de développement. Cette domination s’exerce au travers de différentes pratiques qui relèvent de l’économie politique et agissent au niveau des citoyens africains et de leur rapport à soi et au reste du monde.

Perception de l’évolution des pays

Tous les pays du monde sont perçus comme ayant des économies semblables, basées sur le modèle capitaliste et devant suivre le même processus d’évolution[1]. Cependant, Michael Hardt, philosophe américain, et Antonio Negri, sociologue italien, apportent une vision nuancée de cela en affirmant que cette vision n’est qu’illusion et que les pays, d’un point de vue économique, ne se déplacent pas suivant le même modèle[2]. Les rapports de pouvoir veulent montrer une évolution similaire, même si cela n’est pas le cas. Par exemple, le Nigéria a une économie basée sur la bureaucratie et le commerce et non sur l’industrie et l’agriculture, comme cela est le cas des pays dits développés. C’est ainsi que Michael Hardt et Antonio Negri écrivent que les rapports de pouvoir économique déterminent le changement historique[3].

La dette comme contrôle de cette perception d’évolution

En effet, il y a un nœud entre le pouvoir, l’économie et le rapport entretenu avec soi et le reste du monde, qui est à prendre en compte afin de comprendre la dynamique du processus. C’est ainsi que Thami El Khayari, chercheur marocain en sciences juridiques, économiques et sociales, affirme en 1988 que généralement l’agriculture a été délaissée au profit de l’industrie dans les pays africains en raison « d’une tentation de faire comme les pays développés[4] ». Cette volonté s’est développée, selon lui, lors de la guerre froide. À cette époque, l’économie et la politique reflétaient des conflits idéologiques et le sentiment d’obligation morale des pays dits développés envers les pays dits en voie de développement. Aujourd’hui, le contrôle s’exerce différemment : la dette est le nouvel indicateur du rapport humain. Elle façonne les rapports entre les citoyens des pays dits développés et ceux des pays dits en voie de développement, puisqu’elle « dresse l’homme (…) en animal apprivoisé et civilisé[5] » et impose aux pays endettés une mémoire, qui les oblige à tenir la promesse de rembourser. La dette aura alors un fort effet performatif, qui entraîne de ce fait « des concepts moraux – “faute”, “culpabilité”, “conscience”, “devoir”[6] ». Maurizio Lazzarato, sociologue italien, décrit cet aspect de la dette comme remontant aux années 1970 lorsque les États ont commencé à structurer les marchés suivant l’économie libérale[7]. Un exemple de cette moralité de la faute et de la culpabilité est le discours généralement tenu sur la corruption des élites africaines afin d’expliquer l’état dit de sous-développement. Ainsi, Pierre Péan, journaliste français, a écrit que « plus que la peste hier et le sida aujourd’hui, la corruption tue. Pour parler clair, en détournant à leur profit l’argent public, en méprisant, au-delà de toute décence, l’intérêt général, de nombreuses élites du Tiers-Monde doivent être tenues pour responsables, au moins partiellement, de la misère dans laquelle croupissent au moins deux milliards d’êtres humains. Par un enchaînement pervers et souvent mécanique, la corruption est devenue l’un des facteurs essentiels du sous-développement. Traitée généralement à la rubrique “faits divers”, elle devrait, dans certains cas, passer à celle des “crimes contre l’humanité”[8] ». Cependant, la situation en Afrique n’est pas aussi simple. C’est pourquoi il est important de s’attarder sur les organismes internationaux présents sur le continent.

Le Fonds monétaire international et la Banque mondiale

Il est intéressant de s’attarder sur le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale (BM), car ces deux institutions occupent une place prépondérante en ce qui concerne les rapports économiques, politiques et sociaux entre tous les pays. En effet, en intervenant en Afrique, les deux organisations ont introduit des programmes de contrôle de prix et du taux de change[8]. Le rôle du FMI est de gérer les échanges mondiaux et la stabilité économique. L’influence des pays au sein de cette organisation est déterminée par le rapport de leur PIB (produit intérieur brut) en fonction du PIB mondial. Ainsi, l’Union européenne, les États-Unis et la Chine sont les trois pays les plus influents, puisque leurs PIB sont les plus conséquents. Les 10 pays les plus riches de la planète représentent ainsi 50 % du PIB mondial et sont les pays les plus puissants au sein de l’organisation. Cette pratique a été énormément critiquée par des dirigeants africains. Alpha Oumar Konaré, président de la Commission de l’Union africaine jusqu’en 2008, a entre autres pris position contre cette pratique. Il a en effet demandé en août 2007 au FMI qu’une réforme du système soit effectuée afin de mettre en place un rapport basé sur le multilatéralisme[10]. La BM, dont le président est toujours américain selon une règle tacite, vise à accorder des prêts aux pays considérés comme les moins avancés. En échange, elle attend des pays qu’ils se soumettent à des « politiques de développement »[11] ayant trait notamment à l’ouverture de l’économie, la favorisation du secteur privé et l’État de droit. Les principes libéraux ont par conséquent une place importante dans les processus de décision[12].

Impact du FMI et de la BM en Afrique

C’est ainsi que Jean-Rodrigue-Elisée Eyene Mba, philosophe français originaire du Gabon, affirme que « la crise du développement en Afrique est, au premier chef, une crise d’identité – tous azimuts, politique, juridique, économique, ontologique, etc. –, un problème de “mimétisme artificiel”. Elle procède du “dérèglement” de la vision du monde, de la brisure de l’être africain (l’être profond de l’Africain)[13] ». Le FMI et la BM ont donc un fort impact auprès des Africains et façonnent leur identité en rapport avec les pays dits développés. Cependant, il arrive que des contradictions entre l’aspect financier des garanties sur la capacité à rembourser et l’aspect social que les deux institutions veulent donner de leurs interventions se manifestent[14]. C’est ainsi que Cheikh Ndao, penseur sénégalais, affirme que la politique d’exportation imposée par le FMI à l’Afrique nuit à cette dernière puisque ce sont les pays dits développés qui imposent les prix des matières premières sur le marché mondial[15]. L’exemple du coton a fait l’objet de nombreuses analyses en ce sens, puisque ce domaine de production a un poids considérable dans l’économie de l’Afrique. Cependant, les prix de vente sont imposés par les pays dits développés, comme les États-Unis, la Grèce ou l’Espagne, qui pratiquent eux-mêmes une forte politique de subvention de cette production dans leur pays, créant une dépréciation du coton africain sur le marché mondial[16].

Contrôle du futur de l’Afrique par la dette?

Toutes ces considérations posent la question du processus éthico-politique. En effet, pour Maurizio Lazzarato[17], la dette contrôle le futur et permet de prévoir et donc de contrôler l’entité endettée par un processus éthico-politique. C’est pourquoi il est important de se questionner sur la perception de la dette. Oblige-t-elle les pays africains à suivre le chemin des pays dits développés? Est-ce que cela est favorable aux pays d’Afrique? Thami El Khayari, chercheur marocain en sciences juridiques, économiques et sociales, introduit un élément de réponse en affirmant que « l’interventionnisme des organismes financiers internationaux (…) n’est pas fondé sur une démarche technico-économique, mais idéo-politique[18] », puisque ces organismes ont des « intérêts de capital international, qui se heurte parfois aux intérêts des alliés locaux de celui-ci[19] ». Ainsi, la BM, qui « représente les intérêts fondamentaux du capitalisme international[20] », souhaite inculquer des réformes qui servent les intérêts du capitalisme.

Le cas des Pays pauvres très endettés

Il est intéressant de s’interroger sur l’initiative des Pays pauvres très endettés (PPTE), qui représente un cas concret de domination politico-économique entraînant un effet sur la construction des citoyens africains en sujets[21]. L’initiative de créer les PPTE est due au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale en 1996 afin d’endiguer le processus de réorganisation perpétuelle de la dette. En 1996, 41 pays étaient considérés comme des PPTE dont 33 étaient africains. L’initiative PPTE avait alors pour but la réduction de la dette des pays africains. En contrepartie, les pays devaient s’engager à respecter les décisions établies par le FMI et par la BM. Cependant, l’évolution n’est pas suffisante afin de rendre la dette soutenable. De plus, l’emprunt à crédit est toujours favorisé par les dirigeants des PPTE qui avantagent aujourd’hui le crédit des pays émergents, comme la Chine. Finalement, la réduction de la pauvreté n’a pas été affectée par l’initiative PPTE, pourtant officiellement chère aux pays dits développés. En effet, cette initiative est le fait des créanciers des pays dits développés, qui souhaitent s’approprier le maximum de bénéfices des pays dits en voie de développement lors de l’allégement de la dette. Cependant, pour Désiré Mandilou, « l’expression même de PPTE semble rompre avec les usages traditionnels de la diplomatie financière[22] », puisque cette expression montre le passage d’une période où la communication était basée sur la coopération à une période où elle est basée sur la résignation.

Le cas de la Côte d’Ivoire

La Côte d’Ivoire est devenue un PPTE en 1998. Les conditions d’entrée en étaient l’introduction de la privatisation avec une réduction de l’interventionnisme d’État, caractéristique pourtant importante du système politique de ce pays, ainsi que l’entrée sur le marché économique pour le cacao et le café, les deux ressources des plus importantes pour le pays. Cela a signifié la privatisation de ces ressources au profit d’entreprises étrangères privées comme les Américaines ADM et Cargill et la Suisse Barry Callebaut[23], qui ont pu se répartir le cacao ivoirien, ressource jusqu’alors ivoirienne. Ainsi, l’autonomie que défendaient le FMI et la BM lors de la présentation de l’initiative PPTE ne s’est finalement pas avérée[24]. En effet, les ressources les plus importantes de la Côte d’Ivoire ont été réappropriées par des pays dits développés. La vision du mimétisme évolutif a en réalité servi les intérêts de compagnies privées.

Conclusion

La dette en Afrique permet de mettre en relief le conditionnement de la transformation des citoyens en sujet par un processus éthico-politique. Il est donc important de comprendre les dynamiques de la dette en Afrique, dont les créanciers sont le FMI et la BM. Le rapport de pouvoir de ces deux institutions mondiales tend en faveur des pays dits développés, qui détiennent la majorité des droits de vote. En échange de prêts à taux préférentiels, les débiteurs s’engagent à adopter des politiques libérales, qui ne sont pas toujours forcément adaptées aux pays africains, dont la culture, la politique et l’économie sont extrêmement différentes. Cela est visible dans l’initiative PPTE qui visait à soutenir la dette, mais a, en réalité, conditionné le libéralisme.

Il est ainsi possible de s’interroger sur l’analogie décriée par Michael Hardt et Antonio Negri en prenant en compte les constatations avancées. En effet, comme l’a démontré Maurizio Lazzarato dans la Fabrique de l’homme endetté, la dette est un outil de pouvoir, qui permet aux créditeurs de s’approprier le futur des débiteurs[25]. Considérant cela, il est possible de se demander si la dette détenue par les pays dits développés est en réalité un moyen pour obliger les pays dits en voie de développement à suivre la même évolution qu’eux.

 

RÉFÉRENCES

[1] Hardt, M., Negri, A. Empire. Paris, Exils, 2000.

[2] Hardt, M., Negri, A.

[3] Hardt, M., Negri, A.

[4] El Khayari, T. La Banque mondiale et la politique agricole dans les pays du ‘‘Tiers-Monde’’. Casablanca, Les Éditions maghrébines, 1988.

[5] Lazzarato, M. La fabrique de l’Homme endetté. Paris, Éditions Amsterdam, 2011.

[6] Lazzarato, M.

[7] Lazzarato, M.

[8] Péan, P. L’argent noir. Paris, Fayard, 1988.

[9] Omrana, A. Le rôle du FMI en Afrique. Casablanca, Les Éditions maghrébines, 1988.

[10] AFP. Désignation de Strauss-Kahn au FMI : Konaré « pas d’accord » sur cette question, http://www.google.com/hostednews/afp/article/ALeqM5gpv3HZaqxiDgoF2eiCpKy1JY9nHQ?hl=fr, 29 août 2007.

[11] Banque mondiale. Les prêts de politiques de développement remplacent les prêts d’ajustement, http://web.worldbank.org/WBSITE/EXTERNAL/ACCUEILEXTN/NEWSFRENCH/0,,contentMDK:20993146~pagePK:64257043~piPK:437376~theSitePK:1074931,00.html, 2 octobre 2013.

[12] Zupi, M. Le fardeau de la mondialisation en Afrique. Paris, L’Harmattan, 2009.

[13] Eyene Mba, J.-R.-E. Démocratie et développement en Afrique face au libéralisme. Paris, L’Harmattan, 2001.

[14] El Khayari, T.

[15] Ndao, C. « Je porte plainte contre l’Afrique, le FMI et la BM », dans Seneweb, http://bamba152.seneweb.com/je-porte-plainte-contre-l-afrique-le-fmi-et-a-la-bm_b_13.html, 9 décembre 2013.

[16] Mandilou, D. La dette africaine. Paris, L’Harmattan, 2008.

[17] Lazzarato, M.

[18] El Khayari, T.

[19] El Khayari, T.

[20] El Khayari, T.

[21] Lazzarato, M.

[22] Mandilou, D.

[23] Boris, J.-P. Côte d’Ivoire : cacao et instabilité politique, 2004, http://www.rfi.fr/actufr/articles/051/article_27098.asp, 9 décembre 2013.

[24] Mandilou, D.

[25] Lazzarato, M.

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