ARTS — Corps anorexique et corps textuel : une question de langage

Fanie Demeule —Programme de maîtrise en littérature (recherche-création)

ARTS — Corps anorexique et corps textuel : une question de langage

On la nomme « maladie du siècle », au même titre que l’hystérie à la fin du xixe siècle[i]. Plus que jamais, les écrits tant scientifiques que littéraires entourant l’anorexie prolifèrent, sans parler de la multiplication des sites Internet dits « pro-anorexie », ces communautés virtuelles dans lesquelles les malades échangent et se soutiennent mutuellement dans la poursuite de leur trouble alimentaire. Mais qu’en est-il des récits provenant des anorexiques, lorsque ces personnes entreprennent de raconter, de mettre en mots le mal qui les habite? Plus précisément, quelles relations les femmes souffrant d’anorexie entretiennent-elles avec l’acte d’écriture et le langage?

Maladie affectant statistiquement davantage les femmes (90 % des cas[ii], ce pour quoi nous utiliserons le féminin pour désigner les sujets anorexiques dans cet article), l’anorexie se caractérise par une perte pondérale importante volontairement provoquée par le sujet par une diminution ou un arrêt de son alimentation, pouvant conduire, dans 10 % des cas, au décès[iii]. Malgré les idées reçues, la source de cette maladie se situe au-delà d’une obsession éperdue de maigreur. À travers leur décharnement, les sujets entreprennent une (en)quête sur soi dans une démarche en lien étroit avec l’expression de leur identité.

Corps à décoder

Étant donnée la maigreur souvent cadavérique qu’elles exposent, les victimes d’anorexie semblent exprimer, à travers leur désincarnation, leur désir de s’anéantir. Or, comme l’explique Marie Perrin[iv], théoricienne des rapports entre anorexie et création littéraire, cette maigreur extrême témoignerait plutôt d’une volonté inverse, non seulement de vivre, mais de perdurer.

Les femmes souffrant d’anorexie détruiraient donc leur corps afin de libérer leur esprit, et ainsi de devenir des êtres qui traverseraient intacts le passage du temps. Toutefois, comme l’expérience de l’anorexie est vécue différemment par chacune des malades, tous les rapprochements ne peuvent faire figure de généralisation.

Malgré l’ascèse* imposée, le corps ne peut disparaître et se taire complètement tout en demeurant vivant. Par sa maigreur extrême, il devient pantomime du combat interne du sujet, ainsi que l’explique Perrin : « [l’anorexique] veut vivre et, pour ce faire, elle tue son corps. Mais dans le même temps, c’est son corps épuré, squelettique et phallique qui devient le support et l’expression de sa quête d’éternité[v]. »

Parallèlement, sans occulter le tragique de ce comportement, on peut interpréter l’anorexie à la manière d’une (en)quête sur l’identité essentielle, symboliquement enfouie sous les couches de peau comme sous une enveloppe superficielle, mensongère. Pour les sujets, les os peuvent être perçus comme un langage personnel qu’il faut dégager, « nettoyer », afin d’être capable de se définir et de se décoder[vi]. Ainsi, pour les victimes d’anorexie, le seul langage véritable, voire véridique, repose sur les os, et uniquement sur ceux-ci.

Crise du langage

Geneviève Brisac, écrivaine française, témoigne de l’invalidité des mots pour les femmes faisant l’expérience de l’anorexie. À travers son roman Petite, court récit autofictionnel, elle relate, par l’entremise d’un alter ego anorexique nommé Nouk, ses « petites années noires », c’est-à-dire ses années de troubles alimentaires. Retraçant son parcours dans la crise, Brisac insiste sur le silence monastique qu’elle cultivait durant sa maladie, témoignant de la vacuité du langage dans son esprit d’anorexique :

Désormais, je me tais.

Chez le médecin, je me tais.

Dans le long couloir de la maison où parfois nous nous croisons, je me tais.

C’est un silence intolérable, je m’en rends compte des années après, c’est pour Nouk un silence normal. Je n’ai rien à dire et mes mots ne valent rien[vii].

Par cette émaciation, vécue comme une quête identitaire vitale, le sujet désire implicitement affirmer haut et fort son existence aux yeux de tous, car il va sans dire qu’un corps anorexique ne peut laisser autrui indifférent.

La violence émanant de cette corporéité* déconstruite pose une énigme muette aux autres êtres humains; celle du cadavre vivant, impossible à ignorer. À ce sujet, comme le souligne Isabelle Meuret, spécialiste du récit de l’anorexie : « l’anorexie est une façon de vivre, de combattre la vacuité, cette invisibilité incarnée dans un corps décharné[viii] ». Ainsi, la malade ne disparaît pas dans sa désincarnation, car plus son physique s’amaigrit, plus son cri existentiel gagne en force, devenant part entière d’un symbole du contrôle et de la domination absolue de l’esprit sur le corps[ix], corps façonné par la volonté propre du sujet. Par rapport à cette suprématie de l’esprit sur le corps, Perrin souligne d’ailleurs que : « [l’anorexique] affirme son existence au moment où elle la détruit; elle dit qu’elle existe parce qu’elle peut détruire son corps et que personne ne peut s’y opposer[x]. »

Lire sur les os

Le corps des victimes d’anorexie deviendrait en quelque sorte support de leur expression et de leur affirmation personnelle. Aussi, Meuret parle de l’anorexie comme d’une « maladie du langage[xi] », car, selon elle, le sujet en proie à cette condition est incapable d’exprimer, de traduire en mots la dualité qui le traverse et le terrasse. Ceci expliquerait pourquoi ces femmes cherchent non pas à verbaliser, mais à extérioriser, à représenter cette dualité qui les habite. Par leur maigreur volontaire, elles incarnent leur désarroi existentiel, portent sur elles leur désir contradictoire de vivre sans corps en faisant de leur physique maigre un texte à l’énonciation dense. Selon Maud Ellmann, théoricienne des liens entre grève de la faim et écriture : « le corps affamé est un texte en lui-même, le dossier vivant de son mécontentement, dont les injustices du pouvoir sont encodées dans les hiéroglyphes sauvages de sa souffrance[xii] » (notre traduction). Le corps des malades aurait donc fonction de support linguistique sur lequel on pourrait lire leur histoire identitaire cryptée, et dont l’expression de la douleur demeure universelle.

Boulimies littéraires

Dans leur rapport conflictuel à la fois avec la nourriture et le langage verbal, les femmes anorexiques, comme le souligne Meuret, tendraient  à substituer les mots aux aliments, emplissant leur esprit au détriment du corps : « À défaut de nourriture, les mots deviennent des substituts alimentaires que l’on ingurgite, avale, digère et finalement produit, expulse, recrache[xiii]. » Comme c’est le cas pour les aliments engloutis puis recrachés, le sujet peut très bien se gaver de mots sans en absorber l’essence, en refusant d’ingérer leurs valeurs et significations. En effet, ces victimes rejetteraient massivement le monde extérieur afin de préserver leur unité identitaire et ainsi prévenir son morcellement au contact de l’altérité. Selon le point de vue de Meuret, « l’anorexie est une tactique de survie pour préserver l’identité et la libérer de toute influence externe[xiv] » (notre traduction). Les mots ne sont donc sollicités qu’afin de garder actif et de stimuler l’esprit, et de ce fait le distraire de la sensation de vide éprouvée par le corps dans son processus de désincarnation.

Certaines œuvres littéraires rédigées par d’anciennes anorexiques témoignent de cette relation particulière entre anorexie et lecture. Amélie Nothomb présente avec Biographie de la faim une œuvre autofictionnelle, à la narration autodiégétique*, construite autour de la relation tortueuse que l’auteure a entretenue avec la faim depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte. La romancière y fait mention de ses épisodes de boulimie littéraire durant sa période d’anorexie à l’adolescence, gavages comblant son besoin vital d’ingestion tout en respectant sa compulsion au rejet : «Puisqu’il n’y avait plus de nourriture, je décidai de manger tous les mots : je lus le dictionnaire en entier[xv]» Les mots et la nourriture seraient donc indissociables et même interchangeables dans l’esprit de cette auteure, et tous deux demeurent des aliments indigestes pour celle qui tend à rester hermétique vis-à-vis du monde extérieur; Nothomb ne voudrait donc rien assimiler pour ne pas être assimilée en retour.

De son côté, Brisac présente une expérience similaire de la limite : « Je sais les textes grisés du livre d’histoire par cœur. Cela fait partie de la perfection, comme de pédaler jusqu’à l’épuisement[xvi] » Ici, le gavage textuel est comparé à une épreuve physique d’endurance et s’inscrit donc dans cette recherche anorexique du dépassement de ses propres limites afin d’atteindre la libération des contraintes corporelles et matérielles. Encore une fois, les mots n’ont qu’une logique purement utilitaire, soit de faire carburer Nouk, la narratrice, dans la poursuite de sa « perfection » anorexique.

Survivre à travers les mots

Par cette difficulté de mise en mots du malaise, les sujets anorexiques restent enfermés dans un monologue principalement corporel, et de ce fait expliciteront rarement par écrit leur condition. C’est cette difficulté, voire cette impossibilité de verbalisation du mal qu’exprime Valérie Rodrigue dans son roman d’inspiration biographique La peau à l’envers, à travers son alter ego, une narratrice et protagoniste dénommée Julia, jeune anorexique-boulimique :

C’est difficile, comme de planter des choux sur les rochers. Je deviens anorexique des mots. […] J’essaie de décrire le mal, de le cerner par des mots précis, denses, touffus qui se bousculent à la porte de ma bouche, laquelle est malheureusement scellée, même le crayon ne veut rien savoir. […] J’ai déjà oublié ce que je voulais écrire. Déchiré le papier dans ma rage de ne pouvoir transcrire le mal… en mots[xvii].

Toutefois, dans la plupart des cas d’anorexie, lorsque cette crise de langage s’estompe temporairement (ou définitivement), la malade qui recouvre la parole éprouve fréquemment le désir de verbaliser son état antérieur, de raconter ce qui autrefois ne se disait qu’à travers son corps cadavérique, que par ses os hurlant son existence. À ce sujet, selon Nothomb, le processus d’écriture est intimement lié à celui de la guérison : « On ne peut pas être anorexique et écrire en même temps : du moins, ce que j’écris pour l’instant, en tant qu’anorexique, je n’aurais jamais pu l’écrire[xviii]. »

Ainsi, comme le souligne la théoricienne Laureline Amanieux[xix], le jeu avec le corps se transforme en jeu avec les mots au moment de la guérison des anorexiques, guérison qui serait en quelque sorte l’élément déclencheur de l’écriture. En effet, dans le cas de l’auteure Valérie Rodrigue, c’est l’écriture qui stabilisera l’état de sa protagoniste : « Je me sens plus légère, comme si, par ces cris noir sur blanc, j’avais coupé l’herbe sous les pieds du diable, enrayé le processus évoluant inévitablement vers la folie[xx]» Cet exercice de création littéraire conduira éventuellement Julia à une harmonie générale associée à une renaissance quasi mystique : « Une semaine passe. Vouée à l’écriture, ce fil invisible et auréolé qui me mène à la naissance de la lumière, à la fontaine de Jouvence dans laquelle mon âme n’a de cesse de se laisser baigner[xxi]. »

S’incarner dans le texte

Par la présence de cette dualité entre le corps et l’esprit chez le sujet, l’écriture de l’expérience anorexique suggère donc un certain délai entre le cœur de la maladie et le discours littéraire qui en découlerait. Par exemple, Nothomb et Brisac rédigeront toutes deux le récit de leur anorexie bien des années après la fin de leur maladie[xxii], troquant le langage du corps pour le langage verbal, ressuscitant ainsi leur être désincarné par la création d’un corps textuel.

Selon nous, l’un des pouvoirs des mots est de permettre une forme de préhension sur le réel. Grâce à ce pouvoir, ce qui était jusqu’alors scellé et énigmatique pour la malade devient inversement un point d’ancrage dans le monde extérieur; un pont entre un soi muet et désincarné et un devenir articulé et incarné. Les victimes d’anorexie trouvent ainsi une place, ou plutôt s’inscrivent une place grâce aux mots, qui leur assurent une présence tangible et indélébile à travers le temps et l’espace.

 

Lexique

Ascèse : manière de vivre en s’imposant à soi-même des privations physiques dans le but d’atteindre une perfection spirituelle.

Autodiégétique : œuvre écrite à la première personne du singulier, dont le narrateur est aussi protagoniste.

Corporéité : du point de vue de la conscience de soi, état corporel, physique, de l’être humain.

 

Références


[i] GROULEZ, Marianne. « Écrire l’anorexie », Études, tome 405, no 10, octobre 2006, p. 330-337.

[ii] WITKINS, Jean, interviewé par Catherine MAVRIKAKIS. L’anorexie mentale à l’adolescence. Conférence donnée à l’Université de Montréal dans le cadre de la programmation des Belles Soirées, tenue le 27 novembre 2012.

[iii] WITKINS, op. cit.

[iv] PERRIN, Marie. Renée Vivien, le corps exsangue : de l’anorexie à la création littéraire, Paris, L’Harmattan, 2003.

[v] PERRIN, op. cit., p. 59.

[vi] MEURET, Isabelle. Writing Size Zero: Figuring Anorexia in Contemporary World Literature, Bruxelles, Peter Lang, 2007, p. 137.

[vii] BRISAC, Geneviève. Petite, Paris, Éditions de l’Olivier, 1994, p. 78.

[viii] MEURET, Isabelle. L’anorexie créatrice, Paris, Klincksieck, 2006, p. 22.

[ix] AMANIEUX, Laureline. Amélie Nothomb, l’éternelle affamée, Paris, Albin Michel, 2005, p. 179.

[x] PERRIN, op. cit., p. 59.

[xi] MEURET (2007), op. cit., p. 126.

[xii] ELLMAN, Maud. The Hunger Artists: Starving, Writing & Imprisonment, Londres, Virago Press, 1993, p. 17.

[xiii] MEURET (2006), op. cit., p. 145.

[xiv] MEURET (2007), op. cit., p. 137.

[xv] NOTHOMB, Amélie. Biographie de la faim, Paris, Albin Michel, 2004, p. 212.

[xvi] BRISAC, op. cit., p. 28.

[xvii] RODRIGUE, Valérie. La peau à l’envers : le roman vrai d’une boulimique, Paris, Robert Laffont, 1989, p. 119.

[xviii] AMANIEUX, op. cit., p. 249.

[xix] AMANIEUX, op. cit., p. 249.

[xx] RODRIGUE, op. cit., p. 120.

[xxi] RODRIGUE, op. cit., p. 174.

 

Une réflexion au sujet de « ARTS — Corps anorexique et corps textuel : une question de langage »

  1. Bonjour,

    J’ai rarement lu un article aussi intéressant sur le sujet. Enfin j’y trouve ce qui me parle. Merci pour votre recherche exhaustive, nuancée et fine.

    Je souhaite seulement apporter une mention à la bibliographie où on peut lire WITKINS, alors que c’est plutôt WILKINS. Si jamais vous souhaitez en faire la correction.

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