DROIT ET POLITIQUE — Le jihad et l’instrumentalisation de son interprétation

Maxime Bérubé — Programme de maîtrise en criminologie

DROIT ET POLITIQUE — Le jihad et l’instrumentalisation de son interprétation

Jihad, jihadisme, jihadiste, islamisme, salafisme, voilà bien des termes dont il est souvent question dans l’actualité, mais pour lesquels il peut être difficile de savoir de quoi il en retourne. Il sera donc question ici de démystifier ces termes en présentant différentes divergences dans l’utilisation et l’interprétation du mot jihad. En faisant l’analyse des textes sacrés et du discours politique intégriste, cette lecture permettra de mieux comprendre comment les efforts de foi des musulmans peuvent se retrouver au cœur du discours tenu par une organisation terroriste pour qui le jihad et l’islamisme portent une tout autre définition.

La « guerre sainte » est au cœur des raisons qui pousseraient une minorité de musulmans à commettre des actes terroristes pour défendre leurs opinions, surtout depuis les attentats du 11 septembre 2001. Mais que représente au juste cette guerre sainte et qui la commande? Comment se forment les mouvements radicaux qui prétendent que les textes sacrés contiennent des recommandations auxquelles la majorité des musulmans n’adhère pas? Dans les lignes qui suivent, nous considérerons que cette guerre sainte use d’une définition erronée du jihad et exposerons plutôt la définition littéraire du terme. Nous y présenterons le jihad selon les textes sacrés, ce qui nous permettra d’en détailler l’interprétation selon un important courant fondamentaliste de l’islam, le salafisme. De plus, nous verrons comment une organisation terroriste, AQMI, présente sa propre interprétation salafiste du jihad, de manière à légitimer des pratiques qui vont pourtant à l’encontre des grands principes fondamentaux de l’islam.

Le jihad littéraire et les textes sacrés

Pour comprendre l’origine du terme jihad, il faut d’abord en connaître l’origine littéraire et la définition. Comme plusieurs mots de la langue arabe, jihad provient d’une triple racine : le Jim (ج), le Ha (ه) et le Dal (د). Dans la langue arabe, les racines de mots comportant trois éléments sont très répandues et toute racine sert à construire des mots se rapportant à une même catégorie ou à une même famille. La racine que nous venons de présenter réfère à ce que l’on peut traduire, en français, par « l’effort » ou plutôt « un effort »[i].

Selon ce qu’en dit Michael Bonner, professeur en histoire islamique médiévale à l’Université du Michigan, le jihad ne correspond pas à la traduction usuelle de la « guerre sainte », mais plutôt à « l’effort vers le chemin de Dieu » (جِهاد في سَبيل اللَّة). Bonner explique que ces efforts promus par Dieu sont souvent considérés comme le sixième des cinq devoirs de l’islam, communément appelés « piliers », et qu’ils comportent à la fois une dimension externe et une dimension interne. Leur dimension interne s’illustre par l’effort que le croyant doit s’imposer à lui-même afin de suivre la voie qui lui est dictée par Dieu. Elle réfère donc à la foi musulmane et aux cinq piliers de l’islam, soit la profession de foi (la shahada), les prières quotidiennes (la salat), le jeûne du mois du ramadan (la sawn), l’aumône (la zakat) et le pèlerinage à La Mecque (le hadj)[ii]. Quant à la dimension externe, elle fait référence à la propagation de l’islam à travers les peuples et aux efforts de conversion mis en œuvre. L’histoire de l’islam et des conquêtes ancestrales démontre bien comment les croyants faisaient la guerre au nom de l’islam, leur but étant d’amener tous les « ignorants » à découvrir la voie de Dieu transmise par le prophète Mohamed. C’est principalement dans ce contexte de guerre que l’interprétation et l’instrumentalisation du jihad prennent tout leur sens.

Dans le Coran, lorsqu’il est fait référence au jihad, les termes arabes utilisés sont sujets à différentes interprétations. La traduction française du Coran produite par Denise Masson contient plusieurs traductions littéraires de mots faisant référence au jihad[iii]. Par ailleurs, soulignons que le mot jihad apparaît plus de 40 fois dans le Coran, et ce, sous différentes formes. Afin d’apporter des précisions sur certaines de ces formes, citons-en quelques exemples, dans lesquels les mots soulignés sont ceux qui portent la racine « jihad » (جهد)[iv] :

[3.142] Comptez-vous entrer au Paradis avant que Dieu reconnaisse ceux d’entre vous qui ont combattu et qu’il reconnaisse ceux qui sont patients?

[4.95] Les croyants qui s’abstiennent de combattre — à l’exception des infirmes — et ceux qui combattent dans le chemin de Dieu, avec leurs biens et leurs personnes, ne sont pas égaux! Dieu préfère ceux qui combattent avec leurs biens et leurs personnes à ceux qui s’abstiennent de combattre. Dieu a promis à tous d’excellentes choses, mais Dieu préfère les combattants aux non-combattants et il leur réserve une récompense sans limites.

[25.52] Ne te soumets donc pas aux incrédules, lutte contre eux, avec force, au moyen du Coran.

Comme nous pouvons le constater, ces trois versets du Coran traduits par Denise Masson démontrent que, plutôt que de faire référence directement à l’effort comme le veut son origine littéraire, le jihad y est davantage représenté comme une lutte ou un combat. Inscrite ainsi, cette traduction évoque la dimension externe du jihad, dont nous avons fait mention plus tôt, puisqu’elle réfère à la guerre au nom de l’islam. Ces passages du Coran peuvent donc laisser croire que c’est dans le combat ou la lutte, au sens propre de ces termes, que Dieu reconnaît la foi de chaque croyant. Ainsi, cette distinction linguistique dans l’interprétation du jihad devient une source d’inspiration pour de nombreux courants islamistes cherchant à promouvoir la dimension externe de ce sixième pilier de l’islam.

L’interprétation extrémiste et le discours salafiste

Voyons maintenant comment cette interprétation se traduit à travers le courant salafiste de la religion musulmane.

Le salafisme est un mouvement de l’islam sunnite qui se définit principalement par une doctrine de retour aux sources et à l’islam des ancêtres. En cette époque où les puissances militaires occidentales sont présentes dans plusieurs pays musulmans[v] et où l’effet de la mondialisation se fait sentir[vi], la représentation des non-croyants et des gouvernances rejetant l’islamisme politique est de plus en plus présente[vii]. Sur cette base, certains grands penseurs musulmans tels que Hasan al-Bannâ, Sayyid Qutb et Mawlânâ Mawdûdi prônent le jihad à la manière dont le faisait le théologien et juriste musulman Ibn Taymiyya au début du xive siècle. Ce dernier maintenait que les peuples musulmans devaient soutenir les dirigeants islamiques dits « conventionnels » plutôt que ceux des nations converties, qui présentaient une version plus innovatrice de l’islam[viii]. Ces différents penseurs défendent l’idée que l’islam, par son innovation et son adaptation à la vie moderne, perdra de sa sacralité au fil du temps et finira par être anéanti et dispersé parmi d’autres courants de pensée[ix]. Ils suggèrent qu’il est impératif, pour la sauvegarde de l’islam, de lutter contre les envahisseurs et de remettre à l’avant-scène les fondements de l’islam tels qu’ils sont décrits dans le Coran, c’est-à-dire tels qu’ils étaient à l’époque du Prophète et des deux premiers califes qui lui ont succédé, soit entre les années 622 et 644 après Jésus-Christ[x].

La lutte décrite dans le Coran donnera une très grande latitude à l’interprétation du jihad, mais elle donnera surtout un important pouvoir aux mouvements fondamentalistes qui seront associés à des moyens de contrôle social autoritaires et coercitifs. Par exemple, grâce à la prédication du discours salafiste qui décrit le jihad comme étant l’outil qui servira à repousser l’envahisseur soviétique d’Afghanistan au début des années 1980, le cheikh palestinien Abdallah Azzam a mis sur pied les premiers camps d’entraînement de jihadistes à la frontière pakistano-afghane[xi].

Inspiré de l’idéologie de Sayyid Qutb, Azzam s’occupait à former une jeune relève musulmane prête à combattre le communisme athée soviétique. Il a favorisé l’entraînement au combat armé, tout en persuadant les croyants de la nécessité même de recourir à l’attentat suicide pour arriver à repousser leurs ennemis. Bien que l’attentat suicide soit interdit par l’islam, Azzam n’a pas hésité à recommander cette technique aux musulmans voulant combattre les présumés oppresseurs de l’islam. Il associait ce recours au jihad à une façon de mourir en martyr au nom des « vraies valeurs » de l’islam, tout en donnant sa vie pour la reconnaissance d’Allah. Il s’agissait d’une importante lutte contre les non-croyants, qui risquaient, selon cette doctrine, de dépouiller la communauté de croyants, la oumma, de son identité musulmane[xii].

Le jihad d’Al-Qaïda au Maghreb islamique

À la lumière de ces explications sur la définition du jihad et la signification que lui ont attribuée les salafistes, voyons maintenant comment, actuellement, une organisation islamiste terroriste s’approprie concrètement les textes sacrés de manière à convaincre ses adeptes que l’attaque des infidèles est légitime.

Un bon exemple est l’organisation Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), qui, depuis 2003, édifie un sanctuaire ayant pour but l’émergence d’un mouvement de revendication d’un « État islamique » au Maghreb[xiii]. L’organisation se développe dans la région désertique du Sahel, principalement aux frontières du Mali, de l’Algérie et du Niger, et aussi en Libye. Ce qui était à l’origine le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) est devenu AQMI vers l’automne 2006 après que le bras droit d’Oussama ben Laden, Ayman Al-Zawahiri, a fait circuler une vidéo dans le réseau islamiste laissant entendre que le GSPC avait bel et bien conclu une entente avec le siège d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA). À ce moment, le nouveau dirigeant en poste, Abdelmalek Droukdal, proposait une approche relative au jihad qui différait de celle promue par la précédente organisation. En effet, il prônait fermement le recours à l’attentat suicide, une pratique également utilisée par les autres branches de l’organisation d’Al-Qaïda[xiv].

Le ralliement à une organisation terroriste signifie, pour les habitants de la région du Sahel, de ne plus avoir à se soucier des besoins financiers de leur famille entière, et assure leur protection dans cet environnement hautement à risque[xv]. En effet, le Sahel est l’une des régions les plus pauvres du monde, et bien des secteurs y sont contrôlés par des seigneurs de guerre ou des groupes criminels organisés, ce qui ne signifie pas que tous ses habitants soient criminels ou violents. Le fait de demeurer en permanence dans un environnement aussi pauvre et défavorisé, où l’élite religieuse impose un islamisme radical, a en quelque sorte pour effet de contraindre les gens à accepter la violence comme un moyen légitime de démontrer leur implication religieuse. En effet, bien que les musulmans du Sahel n’adhèrent pas tous à cette interprétation radicale des préceptes religieux, ils souhaitent généralement favoriser le développement de leur communauté[xvi]. Ce genre d’organisation islamiste en profite et met alors en valeur les résultats escomptés de la lutte et de l’émancipation de l’islam, sans égard aux moyens utilisés pour y parvenir. Les discours de propagande intégriste et l’incitation à l’attentat suicide peuvent être énoncés de manières très diverses. En voici un exemple :

Les héros du jihad en Tchétchénie ne sont, en fait, pas morts. Tous perdent la vie le sourire aux lèvres parce qu’ils savent que le Paradis les attend. Juste avant de mourir, ils voient le Paradis, alors ils se sacrifient en souriant. Durant cette guerre, de nombreux moudjahidines sont devenus des martyrs et sont entrés au Paradis[xvii].

Cette citation démontre à quel point la pensée salafiste extrémiste diminue l’importance de la vie humaine et valorise la soumission totale à la présumée volonté de Dieu, tel que le laissent entendre les dirigeants d’Al-Qaïda. Selon cette doctrine, au nom du jihad pour Allah, tous les moyens seraient donc permis pour atteindre ses objectifs.

Une interprétation encore plus large du jihad

En plus de valoriser la guerre et la mort en martyr, les dirigeants d’AQMI interprètent le jihad de manière à justifier la capture d’Occidentaux, à leurs yeux mécréants et infidèles, dans la région sahélienne. Les demandes de rançon servent d’ailleurs à financer les activités du mouvement[xviii]. Ce travail effectué par les activistes est alors considéré comme une sorte de jihad externe, comme si la lutte n’avait pas de limites et que tout était permis au nom de la sauvegarde de l’islam.

Le trafic de stupéfiants et un appui aux organisations criminelles de la région font également partie des activités menées par AQMI. En plus d’être financièrement intéressantes, ces activités permettent de mener à bien des opérations de prises d’otages[xix]. Dès lors que ces activités sont lucratives pour l’organisation et pour la communauté, les dirigeants du mouvement s’affairent à les définir comme étant conformes à la volonté de Dieu et aux traditions culturelles ancestrales. D’une part, ces nouveaux revenus sont soumis à la zakat, le pilier de l’islam qui incite les musulmans à remettre une portion de leurs revenus aux moins fortunés, de sorte à aider financièrement les familles les plus pauvres. D’autre part, il est demandé aux combattants de verser la diyya, une compensation financière remise aux victimes, pour que les actes répréhensibles commis lors du jihad leur soient pardonnés. Cette façon d’envisager la diyya soulève une contradiction : s’il faut se les faire pardonner, ces actions ne reflètent pas la volonté de Dieu, et elles ne sont pas promues par le Prophète et ses disciples. Ces démonstrations illustrent comment l’interprétation différente d’une vision des « vraies valeurs » de l’islam peut permettre la légitimation d’atrocités.

Le jihad de l’islam, le jihad de la paix

En somme, il est très complexe d’interpréter des textes sacrés. L’instrumentalisation de la religion est un phénomène très répandu et très efficace pour s’assurer de la solidarité des combattants et pour parvenir à des objectifs qui ne semblent finalement pas en lien direct avec l’amélioration des conditions d’existence de la population de fidèles. Lorsqu’il est question d’interprétation de passages ambigus des textes sacrés, il peut être pertinent de garder à l’esprit que le terme islam provient de la racine littéraire Sin (س), Lam (ل) et Mim (م), qui signifie « la paix ». Les textes sacrés et la genèse de l’islam n’endossent donc certainement pas des comportements offensifs et violents tels que ceux commis par AQMI. Dans un même ordre d’idées, le jihad originel ne signifiait pas que des croyants devaient mettre fin à leurs jours au nom d’Allah. Contrairement à ce que laisse croire l’interprétation salafiste conçue par les penseurs à l’origine de mouvements criminels et terroristes, la vision partagée par la majorité des musulmans prouve que l’islam est une religion de paix[xx], et il serait intéressant de faire l’étude d’autres interprétations qui abondent en ce sens.

 

Références


[i] BONNER, Michael. Le jihad : origines, interprétations, combats, Paris, Téraèdre, 2004.

[ii] MILOT, Jean-René. L’islam et les musulmans, Saint-Laurent, Fides, 1993.

[iii] MASSON, Denise. Le Coran, Paris, Gallimard, 1967.

[iv] Exemples tirés de MASSON, op. cit.

[v] CLÉMENT, Pierre-Alain. G.I. contre Jihad : le match nul, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2010.

[vi] HUNTINGTON, Samuel. Le choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 2007.

[vii] BONNER, op. cit.

[viii] SFEIR, Antoine. Dictionnaire géopolitique de l’islamisme, Paris, Bayard, 2009.

[ix] BONNER, op. cit.

[x] ROUGIER, Bernard. « Le jihad en Afghanistan et l’émergence du salafisme-jihadisme », Qu’est-ce que le salafisme? (sous la dir. de Bernard Rougier), Paris, Presses Universitaires de France, 2007.

[xi] ROUGIER, op. cit.

[xii] ROUGIER, op. cit.

[xiii] GUIDÈRE, Mathieu. Al-Qaïda à la conquête du Maghreb — Le terrorisme aux portes de l’Europe, Paris, Rocher, 2007.

[xiv] GUIDÈRE, op. cit.

[xv] MARTINEZ, Luis. « Structure, environnement et basculement dans le jihadisme », Cultures & Conflits, vol. 69, 2008, 133-156.

[xvi] MARTINEZ, op. cit.

[xvii] GUIDÈRE, Mathieu et Nicole MORGAN. Le manuel de recrutement d’Al-Qaïda, Paris, Seuil, 2007, p. 116.

[xviii] GUIDÈRE, op. cit.

[xix] GUIDÈRE, op. cit.

[xx] ABU LAILA, Muhammad. « Islam and peace », Islamic Quarterly, vol. 35, no 1, 1991, p. 55-69; ESPOSITO, John L. Who Speaks for Islam? What a Billion Muslims Really Think, New York, Gallup Press, 2007.

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