Dr Louis Bherer est professeur titulaire au Département de médecine de l’Université de Montréal. Il est également chercheur à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal et directeur du Centre ÉPIC, le centre de médecine préventive et d’activité physique de l’Institut de cardiologie de Montréal. En tant que neuropsychologue, le Dr Bherer se spécialise dans la prévention du déclin cognitif associé au vieillissement et aux maladies cardiovasculaires, en plus d’être un expert internationalement reconnu de l’axe cœur-cerveau ainsi que des effets de l’exercice physique et de la stimulation cognitive sur la santé. Il a dirigé plusieurs essais cliniques ayant démontré les bienfaits de la combinaison de l’exercice physique et de l’entraînement cognitif pour améliorer la santé cérébrale et la mobilité des personnes âgées.
Le vieillissement démographique accéléré que connaît le monde actuel suscite beaucoup d’inquiétudes qui stimulent la recherche de moyens pour rester en bonne santé le plus longtemps possible. Parmi les habitudes de vie et les facteurs modifiables permettant de vieillir en santé, l’activité physique est souvent mise de l’avant. De nombreuses études prospectives démontrent en effet que la pratique régulière d’une activité physique, qui englobe tous les mouvements du corps produits par les muscles et qui entraîne une dépense d’énergie supérieure à celle au repos, est par exemple associée à une réduction du risque de développer des maladies cardiovasculaires, un diabète ou un cancer. En outre, ces études suggèrent que l’activité physique diminuerait le risque de déclin cognitif lié à l’âge tout au long de la vie.
Même si ces observations sont extrêmement encourageantes, la vraie question à se poser est la suivante : le fait de s’engager dans un programme d’exercices, qui désigne une activité physique planifiée, structurée et répétitive ayant pour but d’améliorer ou de maintenir un ou plusieurs aspects de la forme physique, peut-il engendrer des bienfaits immédiats ou à moyen terme sur la santé cérébrale ? Si oui, quels sont les types d’exercices, la fréquence et l’intensité à favoriser ? Et qui est susceptible d’en bénéficier ?
Plusieurs études récentes ont permis de préciser le type d’exercice à prioriser pour maintenir une bonne santé cognitive en vieillissant. Pendant de nombreuses années, ce domaine de recherche était dominé par l’hypothèse circulatoire, ou cardiovasculaire, selon laquelle l’amélioration de la santé cardiorespiratoire, parfois démontrée par une augmentation du VO2 max, un indicateur clé de la forme cardiovasculaire qui fait référence à la consommation maximale d’oxygène lors d’un exercice intense, est nécessaire pour engendrer des bienfaits cognitifs. Plusieurs études démontrent en effet qu’un programme d’exercices d’endurance, qui permet d’améliorer la capacité aérobie, conduit à des bienfaits sur la vitesse cognitive, sur les fonctions exécutives, sur la mémoire à court terme et même parfois sur la mémoire épisodique à long terme. Toutefois, des études plus récentes démontrent que les gains seront plus importants si l’entraînement combine aussi des exercices en résistance, qui contribuent à augmenter la force musculaire. L’une des hypothèses avancées pour expliquer ces observations est que l’entraînement en résistance stimulerait davantage la libération de molécules appelées « exerkines », qui jouent un rôle crucial dans la neuroplasticité, c’est-à-dire la capacité du cerveau à s’adapter en favorisant, par exemple, la formation de nouveaux neurones (neurogenèse) ou de nouvelles connexions (synaptogenèse) entre les neurones. Plusieurs études chez l’être humain cherchent encore à valider cette hypothèse, qui découle des études animales. D’autres études menées auprès des personnes âgées mettent aussi en évidence les bienfaits des entraînements impliquant des programmes de gymnastique douce et de contrôle moteur (p. ex., le yoga et le taï-chi). Dans bien des études, les bienfaits de ces entraînements sur la cognition, l’équilibre et la marche peuvent être observés après seulement 3 mois, mais les chercheuses et les chercheurs s’entendent pour recommander le maintien de l’entraînement physique pendant au moins six mois. De leur côté, certaines études, entre autres celles portant sur l’entraînement en force musculaire, suggèrent plutôt qu’un programme de 12 mois est nécessaire pour améliorer la santé cognitive. Selon moi, un programme complet combinerait des exercices visant l’amélioration de la santé cardiorespiratoire avec des exercices en résistance et des activités de contrôle moteur et postural, lesquels seraient effectués à raison de trois à quatre séances par semaine, et pour une durée minimale de trois mois, mais idéalement de six mois. L’idée est de commencer raisonnablement pour tenir le coup et en faire une habitude de vie pérenne.
A priori, toutes les personnes inactives qui s’engagent dans un programme d’exercice physique structuré sont susceptibles de ressentir des effets positifs sur le plan cognitif. C’est du moins ce que soutiennent nos études réalisées depuis deux décennies à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal et, plus récemment, au Centre ÉPIC de l’Institut de cardiologie de Montréal. Ces études ont démontré que les personnes âgées inactives qui pratiquent moins de 300 minutes d’activité physique modérée ou moins de 150 minutes d’activité physique vigoureuse par semaine peuvent tirer profit d’un programme d’entraînement de seulement trois mois et ressentir des bienfaits sur plusieurs fonctions cognitives, comme la mémoire de travail et la vitesse cognitive. Même les personnes âgées souffrant de fragilité, un syndrome clinique caractérisé par une vulnérabilité accrue au stress et à une perte des réserves pouvant conduire à un déclin fonctionnel rapide, peuvent voir leurs performances cognitives s’améliorer après seulement trois mois d’exercice physique, à raison de trois séances d’entraînement par semaine. Les bienfaits chez ces personnes sont observables, surtout en ce qui concerne la vitesse de traitement de l’information, la capacité de prendre des décisions rapidement et efficacement, et le contrôle mental, comme la capacité de soutenir son attention sur une tâche ou de l’alterner entre plusieurs tâches. Nos études montrent aussi que les patientes et les patients qui souffrent de déficits cognitifs légers, qui touchent par exemple l’attention et la mémoire, mais sans répercussions dans la vie de tous les jours, retirent des bénéfices après six mois d’exercice. Ces résultats sont d’une importance majeure, car les personnes atteintes de troubles cognitifs légers présentent un risque plus grand de développer plus tard un trouble cognitif majeur affectant la vie de tous les jours, comme la démence. Enfin, les personnes montrant des limitations fonctionnelles associées à un trouble du mouvement, comme la maladie de Parkinson, peuvent aussi profiter d’un entraînement physique régulier. Chez ces personnes, nos études ont démontré une association entre l’entraînement physique et l’amélioration des performances dans une tâche d’attention complexe qui nécessite d’interrompre rapidement une réponse automatique au profit d’une réponse qui demande du contrôle mental. Ces résultats, combinés à ceux obtenus auprès des personnes âgées en bonne santé et des individus fragiles, démontrent les bienfaits de l’exercice physique pour la plupart des personnes âgées.
Si, en principe, tout le monde peut profiter d’un entraînement physique, certains participants et certaines participantes de nos études n’ont pas montré d’adaptations considérables après un programme d’exercices, autant sur le plan de la santé cardiorespiratoire que de la santé cognitive. Cette observation intrigue et constitue une question prioritaire dans notre programme de recherche. Bien sûr, le bagage génétique pourrait faire partie de la réponse, puisque les données actuelles indiquent qu’il détermine de 40 à 60 % de la capacité cardiorespiratoire. Néanmoins, une approche plus individualisée pourrait permettre d’obtenir de meilleurs résultats. Le fait de moduler la durée, l’intensité et la fréquence des exercices en fonction des besoins et des capacités de chaque personne permettrait possiblement d’en retirer de plus grands bienfaits. C’est du moins le pari que fait notre équipe de recherche en s’inspirant de la médecine de précision. Nos recherches actuelles tentent de déterminer si une approche plus personnalisée, qui adapterait les programmes d’entraînement selon les caractéristiques individuelles de chaque personne et qui tiendrait compte de son bagage génétique, de ses habitudes de vie ainsi que de son environnement physique et socio-économique, permettrait d’optimiser les effets de l’exercice physique sur la santé cérébrale. Enfin, les résultats de nos études les plus récentes suggèrent que l’intégration de la stimulation cognitive, au moyen de jeux sérieux ou d’activités intellectuellement stimulantes, potentialiserait les bienfaits de l’exercice sur la santé cérébrale, et ce, autant chez les personnes âgées en bonne santé que chez celles qui souffrent de troubles légers de la cognition. Ces résultats sont encourageants et permettent d’imaginer des traitements efficaces pour contrer le déclin cognitif observé chez certaines patientes et patients en changeant leurs habitudes de vie.
Si ce court texte vous donne envie de bouger, vous vous demandez sûrement par où commencer. Tout dépend de votre contexte actuel. Si l’exercice physique n’a jamais fait partie de vos habitudes quotidiennes, prenez le temps de consulter une ou un kinésiologue. Ce professionnel ou cette professionnelle de l’activité physique vous aidera à établir un programme d’exercices qui respecte vos capacités tout en vous permettant de développer et de maintenir de bonnes habitudes de vie. Et entre vos trois ou quatre séances d’entraînement par semaine, bougez ! Par exemple, stationnez-vous plus loin de votre destination et marchez lors de chaque déplacement. En somme, vous devez bouger le plus souvent possible et en faire une habitude quotidienne afin de favoriser un vieillissement cérébral optimal.



