Histoire — Le devoir accompli de Pie XII

Frédéric Zakhia — Programme de maîtrise en histoire

Histoire — Le devoir accompli de Pie XII

Des écrivains et penseurs juifs accusent le pape Pie XII (1939-1958) depuis les années 1960 de « silence » face à la Shoah et d’avoir abandonné les Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Cependant, l’analyse d’événements restés dans l’ombre et les témoignages de Juifs d’Italie montrent que Pie XII a eu une attitude de défenseur de ce peuple au même titre que des catholiques, et que son « silence » découle de sa politique de prudence plutôt que de sa complicité. 

Des phénomènes curieux accompagnent la carrière des différents papes au cours de l’histoire. Les catholiques y verraient peut-être un phénomène prophétique. Ainsi, Jean-Paul ii avait choisi l’Allemagne pour les Journées mondiales de la jeunesse de 2005, et ces festivités allaient se dérouler après sa mort sous le pontificat d’un pape allemand, Benoît XVI. Quant à Eugenio Pacelli, futur Pie XII, presque tous les échelons chronologiques de sa carrière correspondent étonnamment à des événements marquants. En 1914, date du début de la Première Guerre mondiale, il est nommé à la Secrétairerie d’État du Vatican ; en 1917, date de la Révolution bolchevique, il est nommé nonce apostolique en Bavière ; en 1939, quelques mois avant le début de la Seconde Guerre mondiale, il est élu pape. Il n’est donc pas surprenant que l’historiographie juive s’interroge sur la nature de la relation du Saint-Père avec le régime nazi et l’impact possible de cette relation sur les génocides perpétrés par ce régime contre les Juifs.

Jusque dans les années 1960, les historiens de la Shoah — mot hébreu signifiant « catastrophe » et désignant l’extermination des Juifs par le régime nazi — ne mentionnaient pas clairement une possible responsabilité morale de la papauté vis-à-vis de la sécurité des Juifs en Europe. Cependant, une pièce de théâtre de Rolf Hochhut, Le Vicaire[1], présentée à Berlin en 1963, impute la responsabilité presque totale de ce crime à Pie xii, qui, dans la pièce, ne réagit pas quand un jeune jésuite imaginaire l’informe des atrocités commises dans les camps de concentration. Depuis, des historiens, pour la plupart juifs, se sont déchaînés contre l’Église catholique. Des ouvrages sont publiés, l’accusant d’un « silence » complice de l’institutionnalisation nazie de l’antisémitisme. Certains vont même jusqu’à qualifier Pie XII de « pape d’Hitler ». L’une des œuvres les plus représentatives de ce courant, Le devoir de morale, de Goldhagen[2], soutient que Pie XII n’a pas explicitement condamné l’extermination nazie du peuple hébraïque après la fin de la guerre. D’autres penseurs, de tous horizons, ont « défendu » le pape, disant qu’il a aidé les communautés juives autant que possible à travers des intermédiaires, et que son « silence » n’est pas preuve de complicité, mais seulement un caractère inhérent à sa personnalité et à sa politique prudente vis-à-vis d’un régime allemand aussi devenu hostile à l’Église catholique. En particulier, le rabbin David Dallen critique Goldhagen et les accusateurs de Pie xii en leur reprochant de minimiser ou d’ignorer des éléments historiques qui prouvent le contraire de ce qu’ils avancent[3].

La papauté, le protestantisme et l’antisémitisme

Certaines bulles pontificales, qui sont des décrets publics des papes, définissent l’attitude de la papauté[4] vis-à-vis des Juifs et documentent l’évolution de ces relations tout au long de l’histoire. La bulle Sicut Judaeis de 1120 vise, par exemple, à protéger les Juifs contre les conversions forcées lors des croisades. Cependant, au XIIIe siècle, le pape Innocent III exhorte le roi de France à punir « les usuriers et les blasphémateurs » qui profitent des biens de l’Église, faisant allusion aux Juifs qui demandaient des intérêts sur leurs prêts. En 1233, Grégoire ix demande quant à lui de prévenir et de limiter les attaques des chrétiens contre les Juifs. Au XVIe siècle, deux bulles sont particulièrement pertinentes : le pape Pie V interdit la présence juive dans les États pontificaux (disposition purement administrative et non dogmatique) et Grégoire XIII interdit aux médecins juifs et « infidèles » de guérir les chrétiens. D’autre part, Martin Luther publie en 1543 le traité Des Juifs et de leurs mensonges, dans lequel il demande que les Juifs soient privés d’argent et de droits civils. Certains historiens y voient une influence antisémite sur la société allemande du temps des nazis, d’autant plus que des affiches de ce traité circulaient lors de manifestations nazies[5]. D’autres bulles concernant les Juifs se sont succédé au cours des siècles, et la dernière remonte à 1755. Elle contient une autorisation à vénérer un enfant catholique prétendument victime d’un meurtre rituel par des Juifs.

Force est de constater que l’Église n’approuvait pas les idées nazies. Dès l’accession d’Hitler au pouvoir, le Vatican, sous le pontificat de Pie XI, condamne les idées racistes du Parti national-socialiste. Eugenio Pacelli était alors secrétaire d’État[6]. Fait important, Pie XI écrit en 1937 l’encyclique Avec une brûlante inquiétude exceptionnellement en allemand plutôt qu’en latin. Cette encyclique est distribuée secrètement[7] dans les paroisses allemandes. Elle condamne le racisme, la divinisation de la race et l’idéologie du national-socialisme. La position de Pie XI est bien claire : il critique le fascisme et le nazisme. D’ailleurs, en 1938, lors de la visite d’Hitler à Rome, il quitte ostensiblement le Vatican[8].

C’est dans ce cadre général des relations entre le Vatican et le régime nazi que Pie XII devient pape en 1939. Son poste précédent en Allemagne (1917-1930) l’a confronté aux communistes qui essayaient d’envahir le palais de la Nonciature. Il y a aussi vécu le premier coup d’État raté d’Hitler. Pie XII a rapidement remarqué la tendance anticatholique de l’idéologie du Fürher. Quant à la presse allemande, elle a déploré « l’élection du cardinal Pacelli comme pape, connu pour son opposition au nazisme ». Selon le Morgenpost, quotidien de Berlin[9], Pie xii orientait déjà la politique (antifasciste) sous Pie XI.

Des persécutions anticatholique et antijuive

Encore secrétaire d’État, Mgr Pacelli a protesté plus de cinquante-cinq[10] fois contre le non-respect par l’Allemagne nazie du concordat du 20 juillet 1933, un accord qui devait protéger les droits de l’Église catholique en Allemagne. Des évêques allemands sont réduits au silence, forcés à se déplacer par le régime, surtout quand ils affichent une sympathie envers les Juifs. La presse catholique est l’objet de persécution nazie et fasciste[11]. Mussolini menace de suspendre la parution de l’Osservatore romano, qu’il trouve antifasciste. L’une des figures de l’amitié entre les peuples juif et allemand est Mgr Faulhaber, archevêque de Munich. Sa défense du judaïsme[12] lui a valu l’appellation de « cardinal juif ». Des militants nazis attaquent alors son palais épiscopal. Dès la publication de l’encyclique Avec une brûlante inquiétude, l’ambassadeur allemand au Vatican proteste[13] et le régime nazi demande aux évêques allemands de ne pas la rendre publique.

Rien ne semblait pouvoir arrêter les nazis. C’est dans ce mouvement même que la purge anticatholique commence. Au sein de son parti, Hitler neutralise la droite catholique par une série d’assassinats à la fin de juin 1934. C’est la Nuit des longs couteaux. En Pologne, pays dont la population est majoritairement catholique, le Führer entame en 1939 un génocide. Plus de cinq millions de Polonais sont exterminés, dont deux millions et demi de catholiques[14]. Pour neutraliser la Pologne, il fallait passer par la guerre contre le catholicisme. En même temps, l’antisémitisme d’État s’exprime continuellement sous le régime nazi, dont l’idéologie considère les Juifs comme des ennemis appartenant à une race inférieure. L’extermination systématique des Juifs, selon un plan bien défini, commence en 1942, mais des catholiques sont aussi internés dans les camps, comme le prêtre Maximilien Kolbe, qui s’offre à la mort à la place d’un père de famille juif[15].

Pie XII face à la Shoah

Au début de la guerre, deux tiers de la population juive d’Europe vivent en Pologne, en Russie ou dans les pays baltes. Ils représentent 75 % des victimes de la Shoah[16]. Dans ces pays, Pie XII n’avait pas d’accès direct au clergé. Certaines de ses lettres envoyées en Pologne n’y parvenaient pas. Les évêques allemands le tenaient au courant de la persécution, mais c’est depuis Rome qu’il a joué un rôle majeur dans la protection de la communauté juive.

En Italie, il a ordonné aux couvents de recevoir et de cacher les Juifs[17]. Monastères et églises regorgeaient de Juifs rescapés de la déportation. Sur les 8 000 Juifs de Rome, 1 007 sont déportés en Allemagne et 4 238 se sont réfugiés dans les institutions du Vatican, où souvent ils sont restés jusqu’à la libération[18]. De plus, 3 000 Juifs seraient arrivés d’un seul coup dans la résidence d’été du pape, seul endroit en Europe à accueillir un si grand nombre de réfugiés. Dans les appartements de Pie xii, des enfants juifs ont vu le jour, comme les frères Zévini, nés en 1944 dans sa chambre à coucher[19]. À la suite de la pression diplomatique du Saint-Siège auprès de l’ambassadeur allemand Weizsäcker et du général allemand gouverneur de Rome, les arrestations de Juifs en Italie cessent.

Par ailleurs, Pie XII a fourni de l’aide matérielle aux réfugiés juifs. Il a envoyé de l’argent pour les soutenir, comme l’atteste une lettre qui porte sa signature et ordonne de donner de l’argent à ceux qui sont sous la protection de l’évêque de Campanie[20]. Des témoignages de survivants juifs de Rome abondent et rendent hommage à Pie XII. L’historienne juive romaine Anna Foa, une survivante du ghetto de Rome, rappelle que des récits de survivants ayant été hébergés dans des couvents et églises ne cessent d’émerger. Elle reproche au Vicaire d’avoir brouillé la mémoire d’une entraide entre catholiques et Juifs sous Pie XII [21]. La communauté juive a exprimé plusieurs fois son admiration envers le pape. Ainsi, Albert Einstein écrivait dans les années 1940 : « Je ressens pour [l’Église] une grande affection et admiration, parce qu’elle seule a eu le courage […] de se poser en défenseur de la vérité intellectuelle et de la liberté morale[22]. »

De plus, en 1945, le grand rabbin de Rome, Israël Zolli, se convertit au catholicisme avec son épouse[23], après que Jésus-Christ lui est apparu lors de ses prières. Il prend le nom d’Eugène, qui est le prénom de naissance de Pie XII, afin de rendre hommage à ce dernier. En 2012, une partie des archives du Vatican relatives à Pie XII a été rendue publique dans une exposition intitulée Lux in arcana[24] (Lumière sur les secrets), confirmant le soutien du Saint-Père aux Juifs. L’autre partie des archives tarde à être rendue publique parce qu’elle concerne des personnes encore vivantes.

 Pie XII, béatifié ? 

La Shoah a été le moment culminant de l’expression de l’antisémitisme en Europe. Dès le début du xxe siècle, deux doctrines fondamentalistes s’abattaient sur l’humanité : le communisme bolchevique, d’une part, et le national-socialisme, d’autre part, deux menaces anticléricales avec lesquelles le Saint-Siège devait composer. La politique de Pie XI (pontificat : 1922-1939) était claire : il a condamné ouvertement le communisme, le fascisme et le nazisme. Quant au pontificat de Pie XII (1939-1958), il a vu l’étau se resserrer sur l’Église, ce qui a obligé le pape à adopter une attitude prudente et sage. Pie XII n’affiche pas un conflit ouvert avec Hitler ou Mussolini. Il ne condamne pas ouvertement les camps de concentration, ni l’extermination des catholiques polonais, ni celle des handicapés, ni celle des Juifs, mais il agit fortement et discrètement. Ce « silence » traduit pourtant une politique générale de Pie XII et non une complicité. Si ce dernier avait condamné Hitler lors de l’occupation nazie de Rome, au moment où des milliers de Juifs étaient hébergés au Vatican, le Führer aurait pu déchaîner une grande violence en commandant la recherche des Juifs dans les couvents où les fascistes évitaient jusqu’alors d’entrer pour ne pas se confronter directement à l’Église.

Pie XII n’a-t-il pas fait assez pour les Juifs ? Le pape devait faire face à un système sociopolitique très complexe qui s’est mis en place en Europe depuis l’accession des nazis au pouvoir. Ses actions, documentées par les archives du Vatican partiellement publiées ainsi que par les témoignages des survivants juifs d’Italie, attestent de son aide aux personnes menacées. Son dossier demeure de nos jours un facteur clé dans les relations du judaïsme avec l’Église catholique. La publication tant attendue de la totalité des archives du Vatican couvrant la Seconde Guerre mondiale devrait permettre, dans les années à venir, une mise en lumière complète de ce dossier et peut-être ouvrir la voie à la béatification de ce pape.



[1] CONWAY, John. « The silence of pope Pius xii », The Review of Politics, vol. 27, no 1, janvier 1965, p. 105.

[2] GOLDHAGEN, Daniel. Le devoir de morale : le rôle de l’Église catholique dans l’holocauste et son devoir non rempli de repentance, trad. de William DESMOND, Paris, Seuil, 2003 [Angl. 2002].

[3] DALIN, David. Pie xii et les Juifs : le mythe du Pape d’Hitler, trad. de Claude MAHY, Perpignan, Tempora, 2007 [Angl. 2005], p. 164.

[4] Zionism-Israel Information Center, « List of papal bulls on jewish question », http://www.zionism-israel.com/hdoc/Papal_Bulls_Jews.htm, page consultée le 10 novembre 2014.

[5] Nuremberg Trial Proceedings, Projet Avalon, vol. 12, p. 318, Yale Law School, 19 avril 1946. Reproduit par Lilian Goldman Law Library, http://avalon.law.yale.edu/imt/04-29-46.asp, 2008.

[6] PADELLARO, Nazareno. Pie xii,  trad. de l’italien par Jean IMBERT, Paris, Fayard, 1953, p. 24.

[7] HARRIGAN, William. « Pius xi and Nazi Germany, 1937-1939 », The Catholic Historical Review, vol. 51, no 4, janvier 1966, p. 460.

[8] PHAYER, Michael, L’Église et les nazis, trad. de l’anglais par Claude BONNAFONT, Lornai (Orne), 2001, p. 22.

[9] DALIN, op. cit., p. 103.

[10] DALIN, op. cit., p. 103.

[11] DELZELL, Charles. « Pius xii, Italy, and the Outbreak of War », Journal of Contemporary History, vol. 2, no 4, octobre 1967, p. 137-161.

[12] WISTRICH, Robert. « The Vatican and the Shoah », Modern Judaism, vol. 21, no 2, mai 2001, p. 88.

[13] HARRIGAN, op. cit., p. 462.

[14] CHARGUÉRAUD, Marc-André. Les Papes, Hitler et la Shoah : 1932-1945, Genève, Labor et Fides, 2002, p. 100.

[15] WISTRICH, op. cit., p. 85.

[16] CHARGUÉRAUD, op. cit., p. 34.

[17] PULLELLA, Philippe. « Pope defends predecessor Pius against Holocaust charges », http://www.reuters.com/article/2014/06/13/us-pope-holocaust-idUSKBN0EO1PW20140613, page consultée le 31 janvier 2015.

[18] PULLELLA, op. cit., p. 133.

[19] BRUNNELLI, Lucio. « Ces vagissements plus forts que les bombes », Histoire, no 8, 2004, cité dans 30 Jours, http://www.30giorni.it/articoli_id_4189_l4.htm, page consultée le 10 novembre 2014.

[20]DALIN, op. cit., p. 136.

[21] FOA, Anna. « Une amitié nouvelle », L’Osservatore romano, http://www.osservatoreromano.va/fr/news/une-amitie-nouvelle#.Uu0nK713sdU, page consultée le 10 novembre 2014.

[22] DALIN, op. cit., p. 148.

[23] WISTRICH, op. cit., p. 105.

[24] CORDELIER, Jérôme. « Le pape François veut la vérité sur Pie xii », Le Point, http://www.lepoint.fr/societe/le-pape-francois-veut-la-verite-sur-pie-xii-21-01-2014-1782654_23.php, page consultée le 31 janvier 2015.

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