ARTS — La partition au-delà du lutrin

Thais Montanari Cabral — Programme de doctorat en musique

ARTS — La partition au-delà du lutrin

En pratique musicale, l’existence de la partition semble aller de soi. Ce constat est d’autant plus vrai qu’avant l’enregistrement sonore, la partition représentait le moyen le plus important de diffuser et de conserver une œuvre musicale. Au fil du temps, cet artefact a modelé l’évolution esthétique de la musique occidentale tout en étant aussi modelé par elle. Aujourd’hui, compositeurs et interprètes l’utilisent pour communiquer des idées musicales de différentes manières, tandis que les musicologues en font usage pour mieux comprendre l’univers de la musique. Cet objet d’apparence banale pour certains est, en fait, important pour l’histoire de la musique et son usage est encore très fréquent.

Lors d’un concert ou d’un enregistrement, les artistes peuvent avoir besoin d’un aide-mémoire pour jouer une musique. Les compositeurs peuvent aussi utiliser un document pour faciliter la transmission de leurs idées musicales ou pour laisser une trace de leurs compositions. Pour combler ces besoins, la partition est présente dans la pratique musicale depuis fort longtemps. En effet, la première trace de notation musicale date de 1400 av. J.-C. et a été trouvée sur une tablette d’argile dans le territoire actuel de la Syrie. Cependant, l’histoire de la partition telle que connue dans le monde occidental aurait commencé au Moyen Âge[1]. En 1030, le moine italien Guido d’Arezzo a créé une notation qui permettait la pratique d’un instrument et du chant sans aucune forme de transmission orale ou d’écoute préalable.

La notation musicale a permis l’aboutissement des idées les plus complexes et les plus audacieuses en musique, par exemple celle de faire jouer ensemble de nombreux instrumentistes comme dans les orchestres. De nouvelles formes d’écriture ont aussi été inventées au fil du temps pour transmettre les innovations artistiques que l’écriture musicale traditionnelle ne pouvait pas représenter. Grâce à ces changements, aujourd’hui, d’autres formes de partitions musicales existent en dehors de celle dite traditionnelle. Comme l’explique le chercheur en technologies numériques et musicales à l’Université du Sussex Thor Magnusson, la partition est devenue un objet « aux usages multiples, interdisciplinaire, conditionné par la culture et dépendant de la technologie[2] » (notre traduction).

La partition traditionnelle

Dès son apparition, l’écriture musicale a influencé de manière créative les artistes se consacrant à la composition ou à l’interprétation de la musique, lesquels ont exploré et développé son potentiel. C’est le cas du compositeur de l’époque médiévale Baude Cordier, qui a créé l’œuvre Tout par compas, dans laquelle il a transformé les lignes temporelles sur lesquelles la musique est écrite en un cercle renforçant le caractère répétitif de l’œuvre[3]. Puis au XIXe siècle, Louis Braille a adapté l’écriture musicale à son système de lecture et d’écriture pour les aveugles et les personnes malvoyantes[4].

Cette notation demeure la plus enseignée en musique, surtout auprès des personnes intéressées par le répertoire de la musique dite classique. Aussi, plusieurs compositeurs d’aujourd’hui l’utilisent encore pour transmettre leurs idées.

De son apparition jusqu’à ce jour, l’écriture musicale a suscité un intérêt croissant pour des formes de plus en plus détaillées d’écriture et de transmission d’idées musicales. Son usage a été tellement exploré que la partition a évolué vers une représentation ingénieuse où sont ajoutées, pour une composition, des instructions concernant l’intensité sonore, les changements de vitesse, les instruments à utiliser et d’autres caractéristiques[5].

Au début du XXe siècle, toutefois, les possibilités de représentation de leurs idées musicales fascinaient tellement les musiciens que la notation musicale et l’interprétation parfaite de la partition sont devenues surévaluées. Ainsi, laperformance était désormais considérée comme une réussite si, et seulement si, elle mettait parfaitement en évidence les éléments formels et structurels décrits dans la partition[6].

De nouveaux horizons

Une nouvelle proposition de partition est apparue dans les années 1950 et 1960, quand des artistes ont remis en question l’utilisation de la partition traditionnelle. Celle-ci était devenue, à leur avis, un obstacle à l’expression créative de l’interprète en favorisant une hiérarchie entre les fonctions de composition et d’interprétation[7]. À ce moment, certains compositeurs ont imaginé de nouveaux moyens de transmettre des instructions musicales flexibles ou des intentions conceptuelles, et ce, sans prescrire un résultat sonore précis.

De ce fait sont nées les partitions graphiques, qui font différents usages du pentagramme musical en utilisant divers types d’images pour stimuler la créativité de l’interprète[8]. Treatise (1963-1967), du compositeur Cornelius Cardew, est une des pièces remarquables de cette époque. Elle ne contient aucune explication verbale et est transmise par 193 pages de différents dessins dans lesquels le compositeur mélange des mutations de symboles de l’écriture musicale (comme l’entrelacement des lignes du pentagramme) avec d’autres symboles (comme des triangles ou des cercles). Ces graphiques doivent être joués selon la créativité de chaque ensemble, et les résultats sonores de chaque version peuvent sembler être des compositions substantiellement différentes[9].

Autre exemple de cette remise en question, les partitions textes se basent uniquement sur des instructions textuelles afin de donner des directives pour une performance ou de servir d’inspiration à celle-ci ou à toute autre pratique liée au son[10]. Dans cette lignée, la compositrice américaine Pauline Oliveros a créé l’œuvre Sonic Meditations (1971), qui est une compilation de plusieurs textes qui invitent à la production de sons ou qui servent de guides pour l’écoute. Dans un de ces textes, la compositrice incite toute personne à écouter les sons l’environnant en y ajoutant mentalement les sons internes personnels, tels que ceux de la pression artérielle, des battements cardiaques et du système nerveux[11].

Les partitions textes sont encore utilisées aujourd’hui. De plus, elles servent comme outils pédagogiques en musique pour stimuler la créativité et l’écoute collective[12].

Les nouvelles technologies

Plus récemment, l’apparition et surtout la démocratisation des outils technologiques ont ouvert un nouveau chapitre de l’histoire de la partition. Ces nouvelles technologies offrent à la pratique musicale un grand nombre de possibilités inédites, par exemple l’intégration d’aspects visuels, comme dans le cas des compositions où les instrumentistes interagissent avec des vidéos préenregistrées. De telles innovations dépassent les possibilités de l’écriture musicale traditionnelle et obligent le monde de la musique à rechercher des solutions pour transmettre ou documenter une œuvre qui utilise ces ressources. Ces changements ont fait naître les partitions numériques, une nouvelle forme de notation musicale qui permet le dépassement de la page imprimée par l’intégration de symboles animés, d’images, de fichiers ou d’hyperliens vers une documentation supplémentaire comme des extraits audio et vidéo, des dessins ou des documents textes[13]. Ces documents servent, par exemple, à contextualiser ou à illustrer certains aspects d’une composition, comme des techniques instrumentales pour arriver à un timbre* précis voulu par le compositeur. Ils peuvent aussi aider à documenter et à expliquer les besoins techniques derrière une œuvre, tel que le rôle de l’ordinateur dans une musique où les artistes doivent interagir avec la machine, l’emplacement exact des haut-parleurs ou encore l’intégration d’éléments visuels tels que les projections vidéo.

Par ailleurs, l’évolution technologique a permis le développement de nombreux logiciels dédiés à l’écriture musicale qui participent à la démocratisation de la transmission, à la documentation et à la pérennité des œuvres[14]. Ces logiciels sont toujours créés, adaptés et améliorés pour le marché actuel de la musique avec l’appui des spécialistes en informatique, pour permettre une jonction entre les formes les plus poussées de technologie et les différents besoins des artistes[15].

Au-delà de la composition

En plus d’être utilisée pour la composition et l’interprétation musicales, la partition fait l’objet d’analyses dans le domaine de la musicologie pour comparer et comprendre différents répertoires dans le but d’établir des liens entre leurs genres musicaux ou leurs époques. Le basso continuo, par exemple, est une pratique de l’époque baroque où seulement certaines notes de l’accompagnement de la mélodie* étaient notées. L’analyse de ces partitions et les différentes interprétations de ces pièces ont permis de comprendre les possibilités musicales qui résultent de cette ouverture à l’improvisation[16].

De plus, l’histoire de la notation musicale aide à comprendre les changements des relations professionnelles en lien avec la musique, par exemple dans l’histoire de la paternité des œuvres. Ainsi, au XIIe siècle, Hildegard von Bingen (religieuse bénédictine mystique et sainte de l’Église catholique) a été la première à signer ses œuvres, rompant avec le modèle d’anonymat qui prévalait jusque-là[17]. Plus tard, au XVe siècle, l’impression et la distribution des partitions musicales ont changé le rapport social à l’œuvre musicale en la transformant en produit de vente dans plusieurs villes qui deviendront des pôles du marché de la musique en Europe[18].

Dès son apparition à l’ère médiévale et jusqu’à aujourd’hui, la partition est un objet en transformation constante. Elle a été adaptée aux changements des relations sociales au fil de l’histoire et de nouveaux usages ont été dévolus à ce document. Craig Vear, professeur en performance et médias numériques à l’Université De Montfort, pense que cet artefact a été un atout pour l’humanité et que de nouveaux systèmes de notation vont encore émerger, adaptés de manière précise et efficace aux évolutions culturelles de l’avenir[19].

Lexique :

Neumes : symboles tels que des points et des lignes courbes qui ont été ajoutés aux textes religieux, et qui font référence à l’articulation et à la direction musicale à reproduire.

Hauteur : perception auditive de la fréquence des battements d’une onde sonore produite par une source, comme un violon. Certaines fréquences sont associées à des notes de musique, les fréquences de 440 Hz à la note la, par exemple.

Timbre : paramètre musical qui contient des informations sur l’onde sonore permettant d’identifier et de différencier l’origine d’un son (p. ex., pour distinguer une note jouée en utilisant le clavier d’un piano de la même note jouée en pinçant une corde à l’intérieur de l’instrument).

Mélodie : séquence de différentes notes musicales créées dans le contexte global d’une œuvre. La mélodie peut être le premier plan d’une composition et être accompagnée par d’autres combinaisons de notes qui lui sont subordonnées.

 

Références

[1] Nettl, B. (2015). The study of ethnomusicology: Thirty-three discussions. University of Illinois Press.

[2] Magnusson, T. (2019). Sonic writing, Technologies of material and signal inscriptions. Bloomsbury Academic.

[3] Ibid., p. 84.

[4] Johnson, S. (2009). Notational systems and conceptualizing music: A case study of print and braille notation. Society for Music Theory, 15(3), 1-11. https://mtosmt.org/issues/mto.09.15.3/mto.09.15.3.johnson.html

[5] Puig, D. (2016). Graphic scores and diagrammatic thinking. Dans F. Iazzetta, L. Campesato et R. Chaves (dir.), Sonologia 2016, Out of phase, Proceedings of the International Conference on Sound Studies (p. 247-254). NuSom, Research centre on sonology São Paulo.

[6] Fragoso, N. et Vasconcelos, R. (2017). Treatise (Cornelius Cardew): Análise visual e musical das páginas 1 a 4 [Treatise (Cornelius Cardew) : analyse visuelle et musicale des pages 1 à 4]. 3o Nas Nuvens, Congresso de Música. https://musica.ufmg.br/nasnuvens/wp-content/uploads/2020/11/2017-20-Treatise-Cornelius-Cardew-analise-visual-e-musical-das-paginas-1-a-4.pdf

[7] Rocha F. (2001). A improvisação na música indeterminada: Análise e performance de três obras brasileiras para percussão [Improvisation en musique indéterminée : analyse et interprétation de trois œuvres brésiliennes pour percussion]. [mémoire de maîtrise inédit]. Universidade Federal de Minas Gerais.

[8] Puig, op. cit., p. 247.

[9] Fragoso et Vasconcelos, op. cit., p. 24.

[10] Anderson, V. (2013). The beginning of happiness. Approching scores in graphic and text notation. Dans P. Assis, W. Brooks et K. Coessens (dir.), Sound & score essays on sound, score and notation (p. 130-142). Leuven University Press.

[11] Mockus, M. (2008). Sounding out, Pauline Oliveros and lesbian musicality. Routledge.

[12] Leclerc, A. (2010). Hearing vision sonore : une exposition de partitions graphiques. http://www.creationsonore.ca/wp-content/uploads/2014/10/travaux_anne-marie-leclerc_hearing-vision-sonore.pdf

[13] Vear, C. (2019). The digital score: Musicianship, creativity and innovation. Routledge.

[14] Ibid., p. 4.

[15] Ibid., p. 4.

[16] Rocha, op. cit., p. 11.

[17] Magnusson, op. cit., p. 78.

[18] Ibid., p. 86.

[19] Vear, op. cit., p. 3.

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