ENTREVUE Q/R — L’art de cultiver son regard sur le monde

Marie-Paule Primeau — Rédactrice en chef

ENTREVUE Q/R — L’art de cultiver son regard sur le monde

Denis Ribouillault est historien de l’art, de l’architecture, du paysage et des jardins dans l’Europe de la première modernité (15e au 18e siècle). Il est professeur titulaire au Département d’histoire de l’art, de cinéma et des médias audiovisuels de la Faculté des arts et des sciences, et entretient de nombreuses collaborations à l’international. Il a notamment consacré plusieurs de ses travaux aux villas italiennes de la Renaissance, à leurs jardins et à leurs décors. Ses ouvrages les plus récents incluent The Villa Barbaro at Maser: Science, philosophy and the family in Venetian Renaissance art (2023), une monographie sur la célèbre villa italienne, et Gardens and academies in early modern Italy and beyond (2024), un ouvrage portant sur les liens entre jardins et académies.


Parlez-nous de vos recherches actuelles.

Je travaille en ce moment sur plusieurs chantiers. L’un d’eux concerne la présence de cadrans solaires dans les grands jardins européens de la Renaissance et du baroque. Ces objets, presque totalement oubliés, ont souvent été déplacés, abîmés, ou ont simplement disparu. Tout en cherchant à déterminer la place qu’ils occupaient dans les jardins de cette époque, ce qui relève d’une véritable archéologie confinant souvent à un jeu de pistes, je m’intéresse surtout à leur signification. Pendant la Renaissance, les cadrans solaires renvoyaient à des conceptions précises de l’univers. Ils liaient ainsi l’espace naturel du jardin au cosmos tout entier. Ce sujet de recherche m’a amené à m’intéresser à l’histoire des sciences, qui s’exprime dans ce contexte par la réalisation et l’usage d’artéfacts souvent d’une grande complexité, tant sur le plan technique que sur le plan esthétique.


Un autre chantier plus récent sur lequel je travaille concerne la place des femmes et du féminin dans les jardins de la Renaissance et du baroque. J’examine, par exemple, l’usage au féminin des jardins suspendus, ces espaces clos reliés à la sphère domestique, mais ouverts sur l’extérieur, où les femmes peuvent profiter d’un air pur, cultiver des plantes et se retrouver entre elles sans courir de dangers pour leur vertu. Je m’intéresse aussi à la fortune dans l’art et dans les jardins de figures mythiques et mythologiques, qui incarnent une certaine idée du féminin, comme la nymphe enchanteresse Calypso évoquée dans L’Odysséed’Homère.



Qu’est-ce qui vous a profondément motivé à étudier en histoire de l’art ?

Je suis issu d’une famille fondamentalement attachée à la culture sous toutes ses formes, notamment la littérature et la musique. Au-delà de ce conditionnement familial, je suis passionné par la capacité du regard à faire émerger sans cesse de nouvelles questions. L’histoire de l’art est une discipline qui, plus que toute autre, éduque l’œil à – bien – regarder et à interroger. Pendant la Renaissance, pour Léonard de Vinci, par exemple, peindre était avant tout interroger. Pour lui, dessiner et peindre représentait une activité indissociable de ses recherches dites scientifiques.



Quel est le défi le plus important à l’atteinte de résultats dans vos recherches ?

Parfois, les sources manquent. Par exemple, les archives ne fournissent pas beaucoup d’indices sur le rôle des femmes dans l’aménagement des jardins ou des décors peints aux époques que j’étudie, ce qui rend l’enquête difficile. De nombreuses zones d’ombres subsistent, ce qui nécessite de croiser le plus possible les sources et de faire preuve de créativité méthodologique, mais aussi de modestie relativement aux résultats proposés. Pour moi, la recherche constitue un chemin sur lequel les travaux publiés représentent seulement des étapes. Pour ces raisons, je suis fortement attaché à l’interdisciplinarité et au partage des résultats. La mise en commun de nombreuses études, même encore imparfaites, permet progressivement de dessiner un tableau assez clair d’un sujet qui paraissait auparavant tout à fait opaque.


Outre le partage, la patience et la persévérance sont de mise. Certains de mes projets ont mis plus d’une décennie à aboutir ! Enfin, comme en histoire des sciences de manière générale, les analyses en histoire de l’art incluent une part de subjectivité et, pour les périodes anciennes dont je suis spécialiste, de danger de commettre des anachronismes. Composer avec cette constatation inéluctable nécessite donc une grande honnêteté et le plus de transparence possible.



De quelle manière vos travaux touchent-ils le grand public ?

Je publie des travaux qui sont assez pointus et qui sont majoritairement utiles à la communauté de recherche, car ils demandent un certain niveau de connaissances. Néanmoins, j’anime souvent des conférences pour des publics non spécialistes et je suis persuadé que même les idées les plus complexes ou les réalités sociales les plus éloignées d’une personne peuvent être expliquées de manière simple et claire. Je participe aussi régulièrement à la conception d’expositions qui s’adressent à un public plus large. Enfin, la presse sollicite parfois des entrevues avec moi pour parler d’un sujet que je connais bien, ce qui me permet de faire découvrir mon travail et parfois de déconstruire certaines idées préconçues sur l’histoire de l’art, le travail de recherche ou encore la Renaissance !



Travaillez-vous avec des collègues d’autres pays et, si oui, de quelle façon leurs recherches influencent-elles les vôtres ?

Je travaille principalement avec des collègues d’autres pays, surtout d’Italie, mais aussi de France, d’Allemagne, de Suisse, de Belgique, des Pays-Bas, du Royaume-Uni, des États-Unis, du Japon, du Danemark et du Portugal. Je suis régulièrement invité pour travailler sur un sujet sur lequel je possède une expertise ou pour en parler, ou encore pour développer des projets communs. Par exemple, j’ai récemment collaboré avec des collègues de l’Université de Genève (Jan Blanc), de l’Université libre de Bruxelles (Christophe Loir) et de l’Université de Montréal (Richard Bégin) pour réfléchir au concept de « paysages-catastrophes » du 16e au 21e siècle dans le cadre du G3 de la Francophonie, une initiative pilotée par UdeM international. Ce projet a permis à plusieurs doctorantes et doctorants de se rencontrer et d’échanger notamment sur le plan des approches et des méthodes préconisées par les collègues de différents pays. La question linguistique est, à cet égard, fondamentale. La pratique et la maîtrise d’un certain nombre de langues étrangères sont indispensables aux membres des communautés étudiantes et de recherche pour comprendre la diversité des approches portées par les différentes cultures linguistiques. À cet égard, je préside le RIFHA, le Réseau international pour la formation à la recherche en histoire de l’art, soutenu depuis de nombreuses années par UdeM international. Ce réseau a pour vocation d’inciter les doctorantes et doctorants à se confronter à d’autres chercheuses et chercheurs étrangers et, ce faisant, à se questionner sur leurs propres pratiques.



Dans votre domaine d’expertise, quelle percée dans les dix prochaines années représenterait une grande avancée ?

En histoire de l’art, les percées se font lentement. D’ailleurs, les résultats importants ne sont pas nécessairement liés à des avancées technologiques, comme dans d’autres domaines, mais plutôt à la capacité des chercheuses et des chercheurs à poser de nouvelles questions pertinentes. Aujourd’hui, des équipes de recherche tentent, par exemple, de « décoloniser » l’histoire de l’art en prenant en compte les nombreux biais idéologiques qui ont marqué certaines périodes de l’histoire et, en conséquence, l’histoire de l’art elle-même. Cela dit, l’émergence de ces nouvelles questions ne se fait pas toujours facilement. En effet, plusieurs facteurs freinent la pratique de l’interdisciplinarité, notamment les structures institutionnelles, qui s’organisent encore fortement par discipline. Pour prendre un exemple concret, l’histoire des jardins trouve difficilement sa place à l’université, sans doute parce qu’elle se situe au croisement de nombreuses disciplines, entre autres l’histoire, l’histoire de l’art, l’architecture, l’environnement, l’aménagement et la biologie. Pour cette raison, elle est rarement enseignée à l’université, que ce soit au Québec ou ailleurs dans le monde. La promotion et le soutien de projets interdisciplinaires doivent se poursuivre en créant des lieux de partage des savoirs moins cloisonnés. Selon moi, le Québec et le Canada sont généralement assez bien positionnés sur ce plan.



Comment envisagez-vous l’avenir dans votre champ de recherche ?

La crise climatique dramatique qui progresse à un rythme toujours plus rapide s’est accompagnée, ces 20 dernières années, d’une accélération de la production d’études en histoire de l’art et de l’architecture qui touchent aux questions liées à la nature, au paysage et à l’environnement. Mon champ de recherche est donc actuellement assez porteur. D’ailleurs, une nouvelle histoire de l’art environnementale à laquelle contribuent plusieurs de mes doctorantes actuelles est en train d’émerger. Je trouve toutefois que la mobilisation autour de ces sujets est encore trop timide. En ce sens, je milite depuis plusieurs années afin de recruter, au sein de mon département, une ou un collègue spécialiste de ces questions pour la période contemporaine.



Certaines décisions politiques ont-elles eu des répercussions dans votre champ d’expertise au cours des dernières années et, si oui, de quel ordre ?

De manière générale, le domaine de l’art et de la culture au Québec souffre d’un net sous-financement. L’actualité de ces derniers mois a rendu le problème bien visible. En fin de compte, le désengagement des gouvernements pèse lourd sur les étudiantes et les étudiants qui travailleront dans l’avenir pour faire vivre les musées, les centres d’art, les galeries, les festivals et autres institutions culturelles dont bénéficient un grand nombre de citoyennes et de citoyens. Selon moi, un grave déficit d’énergie, de ressources et de volonté politique menace aussi la protection et la mise en valeur du patrimoine au Québec.



Si vous aviez un livre à recommander au ou à la ministre responsable de votre domaine, quel serait-il ?

Je lui en suggère même deux ! Le premier est directement lié à cette question de la sensibilisation à l’importance de la préservation et de la mise en valeur du patrimoine québécois. Intitulé L’habitude des ruines : le sacre de l’oubli et de la laideur au Québec (2021), ce livre de Marie-Hélène Voyer est un magnifique et puissant plaidoyer pour construire et prendre soin des paysages et du patrimoine québécois. La discipline de l’histoire de l’art invite, elle aussi, à ce respect.


Ensuite, pour faire écho à ma remarque précédente sur l’importance de l’éducation du regard, je recommanderais comme second ouvrage le roman Les yeux de Mona (2024), écrit par l’historien de l’art Thomas Schlesser. Ce très beau livre raconte l’histoire d’une petite fille qui perd progressivement la vue et qui est emmenée au Louvre par son grand-père pour regarder les plus beaux tableaux qui y sont rassemblés.



Si vous aviez un livre (de 1 à 3 suggestions) à offrir à une personne intéressée par l’histoire de l’art de la Renaissance, quel serait-il ?

L’historienne de l’art Francesca Fiorani a écrit récemment un livre vraiment passionnant sur Léonard de Vinci, qui montre combien son travail en tant qu’artiste est indissociable de sa curiosité scientifique. Intitulé The shadow drawing: How science taught Leonardo how to paint (2020), l’ouvrage rappelle que l’art et la science forment deux chemins parallèles vers la recherche de la vérité et que, contrairement aux apparences, ils ont souvent tendance à se chevaucher. J’achève en ce moment un projet de recherche qui porte sur cette question (Before the great divide: The shared languages of art and science in early modern Europe, 2019-2025).



Quelle est l’une de vos grandes passions, hormis votre travail ?

La musique classique. Pendant longtemps, j’ai voulu être violoniste. Même si l’histoire de l’art m’a attrapé et ne m’a plus lâché, mon violon est toujours près de moi.

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