Professeur agrégé à l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal, Jean-Marc Barreau est spécialiste en anthropologie spirituelle. Il a développé une expertise en accompagnement spirituel, notamment dans le cadre des soins palliatifs et de fin de vie. Responsable du programme Spiritualité et santé aux cycles supérieurs de son département, il est particulièrement investi dans la formation des futurs intervenantes et intervenants en soins spirituels.
Dans le cadre de mes engagements professoraux au sein de la Faculté des arts et des sciences (FAS), je suis notamment responsable du programme Spiritualité et santé aux cycles supérieurs. Ce programme permet aux étudiantes et aux étudiants de devenir ce que le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec nomme « intervenantes et intervenants en soins spirituels » (ISS). De plus en plus de jeunes s’intéressent à cette profession qui, à bien des égards, est passionnante.
Les ISS doivent naviguer entre la profession de psychologue et celle de travailleuse et de travailleur social en développant leur propre expertise en soins spirituels. Mon enseignement consiste notamment à leur montrer qu’elles et ils ont là une posture professionnelle qui leur est propre. Les ISS interviennent la plupart du temps à la suite d’une requête d’une ou d’un médecin, ou d’autres professionnelles et professionnels de la santé, et sont de plus en plus sollicités.
C’est donc à différents niveaux que cette responsabilité vis-à-vis du programme Spiritualité et santé accompagne mes projets de recherche. Le projet qui m’anime en ce moment se concentre sur ce que les sciences humaines appellent le « travail du trépas ». L’expression est forte, car le travail souligne ici l’importance de ce qui se passe dans le cœur de la patiente ou du patient, dans son intérieur, à l’approche de la mort. En amont de son agonie, la personne s’investit dans une heureuse résurgence vitale en vue non seulement de s’autoriser à des prises de conscience importantes, mais aussi d’apaiser nombre de deuils en suspens (p. ex. deuil de soi, deuil de l’autre, etc.). Je me souviendrai toute ma vie de cette patiente que j’accompagnais et qui, à quelques heures de son décès, a eu cet éclair de lucidité lui permettant de me dire en chuchotant : « Je veux voir ma fille. » C’était bouleversant.
Même si la réalité du travail du trépas n’est pas connue et, à mon sens, pas encore assez documentée, elle concerne directement les soins palliatifs et de fin de vie (SPFV) et, plus largement, toute personne dont le terme de la vie est proche. Quand je dis que cette réalité n’est pas assez connue, je veux à la fois souligner la complexité de ce qui se vit dans leur cœur, et alerter les accompagnatrices et les accompagnateurs sur le fait que la conscience des personnes vulnérables est aussi belle que fragile. L’accompagnement demande dès lors tact, discernement et présence. Le philosophe Paul Ricœur aurait dit que cet engagement exige une sagesse, une sagesse pratique. Le terme de la vie ne peut être ni absolutisé ni relativisé. Cette sagesse (pratique) devrait être enseignée et inculquée à chaque professionnelle et professionnel de la santé, à chaque proche aidante et proche aidant, afin de les aider à reconnaître ce qui se vit au terme de la vie.
Par ailleurs, pour avoir dirigé une chaire de recherche sur le deuil, j’investis aussi ma recherche et mon écriture sur ce sujet délicat (deuil reporté, deuil compliqué, deuil blanc, etc.). Avec trois étudiantes, je rédige actuellement un article qui reprend les conclusions d’une recherche que nous avons menée en contexte funéraire. Le « dernier regard », ce service funéraire où la dépouille est mise en valeur le plus naturellement possible, permet aux proches de vivre une expérience sensible de qualité (au sens philosophique du terme), ce qui facilite le processus de deuil. À la question « Quel lien avec la fin de vie et le travail du trépas ? », je répondrai « le travail intérieur ». Le deuil est un travail, raison pour laquelle il fatigue. La fin de vie est aussi un travail, raison pour laquelle elle doit s’accompagner avec respect et compétence.
Qu’est-ce qui vous a profondément motivé à poursuivre des études religieuses ?
Ma thèse de doctorat s’inscrit en théologie dite « systématique ». Parmi les nombreux champs de recherche qui ont marqué ce travail, un paradigme s’est imposé, soit celui du soubassement humain d’une réalité éventuellement religieuse, comprise comme une vie surnaturelle. La dimension humaine qui se cache en amont du religieux me fascine. Le spirituel sans religieux existe-t-il, sinon en soubassement de celui-ci ? Travailler cette problématique ne consiste pas à opposer l’un à l’autre, mais à dessiner la dimension humaine de la réalité spirituelle qui se propose à tout être humain.
Je fais partie de ces personnes intellectuelles et cliniciennes qui défendent l’autonomie du spirituel eu égard au religieux. Ce serait long à expliquer, mais cet axiome est important, même capital. Il permet non seulement d’universaliser le spirituel – je pense, par exemple, aux personnes non croyantes–, mais aussi de reconnaître les lieux humains où le spirituel peut se développer avant la foi, voire sans celle-ci. Il permet d’envisager la collaboration de l’humain au surnaturel, mais aussi, et surtout, de respecter la conscience humaine, tout comme le devenir humain de chacune et de chacun.
Comme invariant à ce socle humain au cœur du spirituel, je pourrais donner l’exemple de l’intériorité ou de la transcendance (ou plutôt des différentes modalités de transcendance). Cette posture permet d’éviter les abus spirituels et inscrit l’accompagnement spirituel dans une considération éminemment holistique. Un abus spirituel consiste à imposer un dogme, un discours, un geste, une posture, un regard. L’ISS n’accompagne pas spirituellement que des femmes et des hommes de foi. La quête de sens, l’intériorité, l’altérité, etc., sont des notions universelles qui méritent considération, éveil et accompagnement. Placer l’humain au centre de la recherche pour penser les exercices spirituels était la vision de l’un de mes maîtres à penser, le philosophe Pierre Hadot.
Quel est le défi le plus important à l’atteinte de résultats dans vos recherches ?
À la lumière de ce qui vient d’être dit, je pense que mon défi actuel est de préciser avec le plus de justesse possible le ou les socles humains au cœur du spirituel. La théologie peut servir ce projet, mais pour ce faire, elle a besoin des sciences humaines. Le but est alors de déconfessionnaliser des concepts qui ont pourtant été forgés à partir de la théologie. Par exemple, j’ai eu l’occasion de publier un article scientifique sur une notion qui relève directement de la théologie chrétienne, la kénose, un concept qui veut dire se vider de soi. Quand je pérégrine avec une patiente ou un patient, je n’impose pas un système, un modèle ou un discours. Le centre d’inertie devient l’autre. Par conséquent, je me vide de mes certitudes, de mes jugements. Je laisse la place à l’autre (et parfois aussi à l’Autre). En accompagnement spirituel, je sécularise ce concept et je l’applique à l’accompagnement spirituel compris sur le plan séculier, c’est-à-dire laïque. Se vider de soi pour faire place à l’autre est une notion que la psychanalyse développe. Dans le contexte de l’accompagnement spirituel, pourquoi l’anthropologie spirituelle n’y veillerait-elle pas aussi ? Pourquoi ce concept ne pourrait-il pas qualifier les milieux de soin et leur déontologie ?
De quelle manière vos travaux touchent-ils le grand public ?
Reconnaître le socle humain au cœur du spirituel, c’est s’autoriser à tendre la main à toutes personnes, au grand public, soit une population qui est constamment confrontée à des problèmes dont la résolution exige de solliciter l’anthropologie spirituelle. La fatigue de compassion, de plus en plus abordée dans mon domaine, s’applique autant aux personnes proches aidantes qu’aux professionnelles et aux professionnels de la santé. Cela dit, le spirituel (humain) peut-il endiguer cette fatigue ? Je le pense, car la spiritualité propose des ponts entre les personnes et suggère des postures, comme celle de la sollicitude.
La question de la souffrance existentielle, un type de blessure qui touche tout le monde, est de plus en plus considérée, notamment en soins palliatifs. Selon moi, le spirituel peut y répondre, car celui-ci produit du sens et nourrit la quête de sens. Distinguer ce type de souffrance de la souffrance dite « spirituelle », qui vient de la brisure de transcendance, est donc important. Elle est cependant délicate à préciser, à accompagner. La démocratisation du spirituel, en amont du religieux, traverse ainsi les frontières et s’adresse à toutes les générations, au grand public.
Je viens de terminer une collaboration précieuse avec une cinquantaine de chercheuses et de chercheurs du monde entier visant à publier un dictionnaire sur la théologie du corps. Par ce terme, le groupe de recherche entend l’ensemble des thèmes qui traitent le lien entre la grâce et le corps humain, par exemple la santé, la relation à l’autre, le bien-être humain, la sexualité, etc. J’ai notamment contribué à la production d’une entrée dite « principale » au sujet du rapport entre la douleur et la souffrance.
Par ailleurs, je suis membre permanent du Réseau québécois de recherche en soins palliatifs et de fin de vie (RQSPAL), réseau qui a de nombreuses affiliations internationales et qui a le souci de développer une culture palliative adaptée aux enjeux sociétaux actuels. Je suis aussi membre permanent du Centre interdisciplinaire de recherche sur les religions et les spiritualités (CIRRES), dirigé par la professeure Solange Lefebvre.
Le RQSPAL me permet d’offrir à l’international mon expertise en science palliative, une sorte de plaque tournante. Je suis actuellement engagé avec plusieurs universités à réfléchir à un programme de formation en soins palliatifs aux cycles supérieurs, qui sera offert à l’Université de Kinshasa, en République démocratique du Congo, en Afrique. Le CIRRES, quant à lui, est un lieu de recherche très riche. J’y apprécie notamment cette visée interdisciplinaire pour penser le religieux en dialogue avec toutes les disciplines (histoire, droit, science des religions, etc.).
Une grande avancée consisterait à s’occuper de la vie intérieure (spirituelle) de toutes personnes, surtout celles qui sont fragilisées par les aléas de la vie quotidienne. La sécularisation a laissé penser que l’être humain pouvait vivre sans intériorité. Pourtant, je pense que celle-ci est la marque par excellence de la personne humaine. Plusieurs pensent qu’une personne en fin de vie est une personne sans vie intérieure, alors que la réalité est bien plus subtile. Prendre soin de la vie intérieure d’autrui est un privilège immense, notamment parce que ce service rappelle que l’appel à l’intériorité est universel. D’ailleurs, la vie intellectuelle invite à une certaine intériorité, tout comme la vie relationnelle.
Une autre avancée consisterait à développer un accompagnement spirituel séculier et riche d’une posture originale, distincte des aspects religieux et psychologiques. En effet, le monde subit de nombreuses mutations culturelles et politiques. Le spirituel peut – et doit – répondre à ces tremblements de terre, puisqu’il est générateur de sens, il questionne, il suggère, il accompagne, il apaise et il guérit.
Une carrière professorale se justifie par sa programmation de recherche qui, elle-même, se dessine à partir du libellé du poste occupé. J’ai été embauché par l’Université de Montréal pour développer de manière interdisciplinaire l’intervention spirituelle. Avec mon collègue de Lausanne, en Suisse, Mario Drouin, responsable de la formation au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), je préfère parler d’accompagnement spirituel, mais peu importe. L’urgence pour les dix prochaines années est de développer la formation de ces professionnelles et de ces professionnels de l’accompagnement spirituel en milieu hospitalier et en SPFV, car chaque personne malade ou en krisis – un terme grec que j’aime utiliser – devrait avoir accès à un service spirituel séculier, professionnel et interdisciplinaire.
J’envisage aussi de publier un livre sur le travail du trépas, ce travail intérieur qui peut tellement apaiser, calmer et humaniser la personne agonisante. Enfin, je suis un passionné des soins palliatifs. Je dirige actuellement la thèse d’un médecin qui vise la mise en place de soins palliatifs dans la région africaine des Grands Lacs. À mon sens, les soins palliatifs et leur implantation en milieu hospitalier constituent un baromètre important pour jauger la qualité d’une culture. Si j’affirme cela, c’est que la culture palliative est un véritable cocktail de valeurs essentielles à la pérennité d’une culture. Elle accompagne la fragilité de l’autre, reconnaît le fait que toutes et tous sont fragiles, développe une culture de la sollicitude et se réapproprie la réalité de la mort. La culture palliative peut, elle aussi, enseigner bien des choses.
En fait, je remercie les politiques qui aident les chercheuses et les chercheurs à développer des projets de recherche qui se vivent au cœur de la société. N’est-ce pas là le sens ultime qu’elles et ils peuvent donner à leurs charges professorales ? Elles et ils enseignent pour aider la société (1), qualifient leurs recherches dans le but d’humaniser (2), assurent des charges administratives souvent lourdes qui sous-tendent des enjeux de société importants (3), et contribuent au rayonnement universitaire (4). Ces quatre piliers dessinent l’ADN professoral.
Comment l’intelligence artificielle influence-t-elle votre domaine ?
L’intelligence artificielle (IA) bouleverse déjà le quotidien des équipes de recherche. En Suisse, l’IA participe à la formation des futurs professionnels et professionnelles de la santé en proposant certaines simulations cliniques. Les professeures et les professeurs doivent aussi éveiller la communauté étudiante aux forces de l’IA, comme d’ailleurs à ses limites. L’IA ne remplacera jamais l’expérientiel. Mon projet de recherche portant sur le dernier regard montre bien que l’appréhension du réel (le dernier regard posé sur la dépouille de l’être aimé) est une question qualitative. En ce sens, le quantitatif numérique absolutisé ne relève pas directement du qualitatif. La résolution du deuil, la définition d’un concept, l’exercice de l’analogie, le spirituel, la relation, l’acte de connaissance, et plus encore, relèvent du qualitatif.
Je les inviterais à lire De l’art à la mort, de Michel de M’Uzan. Le psychanalyste y montre avec précision que la personne humaine est en perpétuel labeur ou en travail intérieur (p. ex. travail humain, travail psychique, travail spirituel). En d’autres mots, l’ouvrage montre que la vie spirituelle est un travail intérieur.
Je recommanderais mon livre de chevet, Exercices spirituels et philosophie antique, de Pierre Hadot, et ma dernière monographie portant sur les soins palliatifs, intitulée Soins palliatifs : accompagner pour vivre. Le premier est pour moi une référence pour penser le spirituel de manière distincte du religieux, et non pas opposée à celui-ci. Cette thèse plonge la lectrice ou le lecteur au cœur de la philosophie grecque, là où l’humain était envisagé de manière holistique. Le second ouvrage reste pour moi un moment d’écriture particulier, car je l’ai écrit de mon bureau, en soins palliatifs. Il présente cette perméabilité entre le clinique et le théorique, entre les témoignages et l’analyse.
Les soins palliatifs. Pour moi, ils sont plus que mon travail, ils sont ma passion, mon école de vie. J’aime l’idée selon laquelle les patientes et les patients sont mes maîtres de vie. Écouter, c’est apprendre !



