SOCIÉTÉ — Réintégrer la société après la prison

Marie-Ève Dubois — Programme de doctorat en criminologie

SOCIÉTÉ — Réintégrer la société après la prison

En plus de la neutralisation et de la dissuasion des contrevenants, le système de justice canadien a aussi pour objectif de permettre aux délinquants de tirer profit de l’intervention pour se réinsérer socialement en bons citoyens. Ultimement, le but est d’assurer la protection de la société. Une part des personnes judiciarisées saisit effectivement cette occasion pour faire les ajustements nécessaires et adopter un mode de vie respectueux des lois. Le passage à travers le système judiciaire devient ainsi un levier de changement. Toutefois, une multitude de facteurs fait en sorte que ce processus de réinsertion sociale est parsemé d’embûches pour les détenus au moment de leur libération. Regard sur ce phénomène.

Plus de 67 000 entrées en détention ont été dénombrées au Canada sur une période de 12 mois[1]. Tôt ou tard, les individus assujettis à une mesure d’incarcération sont confrontés au retour en société à l’expiration de leur peine. Un rapport récent publié par le ministère de la Sécurité publique du Québec mentionne qu’en fonction des différentes modalités des peines, les taux de récidive dans les deux années suivant la mesure varient entre 22 % et 55 %[2]. De là l’intérêt pour la communauté scientifique à travers le monde de se pencher sur les difficultés qui se présentent aux ex-détenus lors de leur libération. L’intention est de comprendre les différents facteurs qui influencent la réussite du processus de réinsertion sociale, afin d’améliorer les interventions faites dans ce domaine et ainsi de veiller à assurer la sécurité des citoyens. La philosophie du système pénal actuel repose d’ailleurs sur l’idée que la réhabilitation des délinquants représente le meilleur moyen de réduire la récidive et d’assurer la protection durable du public[3].

La réinsertion sociale

Le désistement criminel, soit la cessation des comportements délictueux, apparaît comme l’objectif ultime visé par le processus de réinsertion sociale. En effet, l’Association des services de réhabilitation sociale du Québec (ASRSQ) définit la réinsertion sociale comme un processus par lequel un individu reconnu coupable d’un crime peut bénéficier d’interventions qui visent à ce qu’il vive de façon socialement acceptable. Il pourra ainsi développer différentes capacités lui permettant d’être une personne autonome, respectueuse des lois et intégrée à sa communauté[4]. Pour certains individus, la réinsertion sociale implique alors de changer de réseau social, d’améliorer ses habiletés relationnelles ou encore d’abandonner des valeurs délinquantes. L’idée est que certaines interventions, qu’elles aient lieu en détention ou à la libération, peuvent être utiles et même nécessaires pour permettre à l’individu d’avoir un mode de vie respectueux des lois.

Différentes théories du désistement placent le changement identitaire, l’influence du contrôle social et l’effet du vieillissement comme des facteurs déterminants dans l’amorce et le maintien du désistement du crime[5]. D’un point de vue plus concret, l’ASRSQ explique que pour qu’un délinquant puisse se réinsérer socialement et se désister du crime, deux composantes sont nécessaires : la capacité et la volonté d’un individu de s’intégrer à sa communauté, mais aussi celles d’une communauté à accueillir cette personne[6]. Des lacunes dans l’une ou l’autre de ces composantes expliqueraient pourquoi certains individus voient des entraves se dresser sur le chemin vers un mode de vie prosocial*.

Une responsabilité partagée

La réussite du processus de réinsertion sociale repose sur une responsabilité partagée entre l’individu et la communauté dans laquelle il se réintègre. Plus précisément, la théorie intégrative des sociologues américains Giordano, Cernkovich et Rudolph propose que le désistement est possible lorsque le contrevenant vit une transformation cognitive dans sa relation à la criminalité et qu’il s’empare de « grappins à changement », soit des opportunités offertes par son milieu social[7]. D’une part, l’individu est considéré comme responsable de se mettre en action et de chercher à apporter des changements à son mode de vie. Cela implique souvent qu’il doit substituer les valeurs prosociales aux valeurs criminelles, trouver et maintenir sa motivation à changer, et avoir une ouverture à aller chercher l’aide nécessaire.

D’autre part, la communauté doit de son côté offrir des « grappins » ou des opportunités de réinsertion à ces individus. Cela implique notamment de mettre à leur disposition des programmes et des services de réinsertion. La réussite du processus est aussi favorisée par les possibilités d’insertion à l’emploi et une ouverture à ce que ces personnes puissent s’engager dans de nouvelles relations sociales positives. Cependant, le parcours des détenus à leur libération n’est pas toujours caractérisé par la synergie entre un travail individuel et l’ouverture de la société. Ils rencontrent effectivement des obstacles de différente nature qui varient en fonction des caractéristiques individuelles, des relations interpersonnelles et du contexte législatif[8].

Les embûches

L’étude menée au Canada en 2004 par Jason D. Brown, professeur à l’Université de Winnipeg et à l’Université du Manitoba, s’est penchée sur les difficultés associées à la réinsertion sociale[9]. Ses résultats s’harmonisent bien avec la thèse du partage des responsabilités individuelles et collectives quant à la réussite de la réinsertion sociale. L’auteur met d’abord en lumière le défi d’éviter de recommencer les schèmes comportementaux antérieurs. En ce sens, plusieurs ex-détenus ont un travail souvent exigeant à faire en lien avec des problématiques de consommation ou des problématiques sexuelles, ou encore en raison de difficultés importantes sur le plan de la gestion des émotions. Plus encore, l’étude met en évidence un accès réduit aux programmes ou aux thérapies permettant de résoudre ces problématiques en raison d’un manque d’information quant aux ressources disponibles et des longues listes d’attente[10].

Ces résultats montrent que, pour contrer ces difficultés, une part des responsabilités repose sur la détermination de l’individu à se mettre en action alors qu’une autre part repose sur l’accessibilité des programmes (ex. : thérapies sur la violence conjugale, groupes pour hommes violents) mis en place par la communauté. Ce constat s’applique également à la sphère professionnelle. Alors que d’autres chercheurs canadiens rapportent un faible taux d’employabilité des ex-détenus, notamment en raison de la discrimination des personnes judiciarisées par plusieurs employeurs (responsabilité collective), Jason D. Brown évoque un niveau de responsabilité individuelle en notant que cette population peut aussi être limitée en raison de faibles expériences ou habiletés professionnelles[11].

L’étude fait également part de difficultés dont la résolution repose davantage sur l’individu. Ainsi, les ex-détenus vivent parfois des problèmes relativement au fait de retrouver leur liberté. Ils doivent s’adapter au changement de rythme de vie entre la détention et la liberté. Selon la durée de la détention, certains doivent également entreprendre plusieurs démarches pour faire la mise à jour de documents légaux (ex. : permis de conduire, carte d’assurance maladie), prendre différents rendez-vous médicaux ou encore effectuer des achats de biens de base (ex. : vêtements, mobilier)[12]. Par ailleurs, les détenus libérés se trouvent généralement dans des situations économiques précaires qui peuvent nuire à leur accès à un logement ou à la satisfaction de leurs besoins de base (ex. : nourriture)[13].

D’autres barrières peuvent plutôt être surmontées grâce à l’ouverture de la communauté d’accueil. L’étude fait référence au défi d’établir un soutien familial et communautaire[14]. En effet, la judiciarisation peut donner lieu à des conflits ou créer une distance physique ou relationnelle (ou les deux) entre les délinquants et leurs proches. De plus, faire de nouvelles rencontres peut également être difficile pour les ex-détenus, et ce, particulièrement en raison des jugements à l’égard des personnes judiciarisées. La stigmatisation* représente bel et bien une grande barrière sur le chemin de la réinsertion sociale[15]. Cette marginalisation peut d’ailleurs encourager les délinquants à conserver leur identité criminelle[16].

Encourager la réussite

Certains délinquants ne souhaitent simplement pas se réinsérer et se désister du crime. Par contre, la recherche dans le domaine de la réinsertion sociale permet de trouver des pistes de solution afin d’encourager ceux qui sont prêts à assumer leur part de responsabilité dans la réussite de leur processus de désistement. Les suggestions faites par les chercheurs à travers le monde concernent généralement une amélioration de l’offre de programmes de réinsertion. Octroyer davantage de ressources en intervention pour la réinsertion sociale pourrait favoriser la disponibilité de ressources communautaires telles que des centres d’hébergement ou des organismes de soutien communautaire et réduire les listes d’attentes pour différentes thérapies (ex.: toxicomanie, délinquance sexuelle). Les études appellent aussi à une réduction de la stigmatisation par l’entremise d’une meilleure information du public au sujet des réelles statistiques sur la délinquance et de l’efficacité des mesures de réinsertion sociale. Cela permettrait de bousculer les idées préconçues associées à la délinquance et de légitimer les mesures de réinsertion sociale[17].

Lexique 

Prosocial : se dit d’un élément qui encourage la conformité aux lois.

Stigmatisation : en criminologie, fait généralement référence au rejet d’un individu sur la base d’un jugement posé sur ses valeurs ou ses agissements criminels et qui, de ce fait, nuit à sa réconciliation avec la société[18].

Références

[1]Reitano, J. (2017) Statistiques sur les services correctionnels pour adultes au Canada, 2015-2016(no85-002-X). Repéré à https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/85-002-x/2017001/article/14700-fra.htm

[2]Lalande, P., Pelletier, Y. et Dolmaire, P. (2015). Projet, enquête sur la récidive/reprise de la clientèle confiée aux Services correctionnels du Québec(nos 1, 2, 5). Québec, Qc : Ministère de la Sécurité publique. Repéré à https://www.securitepublique.gouv.qc.ca/

[3]Landreville, P. (2007). Grandeurs et misères de la politique pénale au Canada : du réformisme au populisme. Criminologie, 40(2), 19‑51.

[4]Association des services de réhabilitation sociale du Québec – ASRSQ. (2014). Réinsertion sociale (Dossier thématique). Repéré à https://asrsq.ca/assets/files/reinsertion-sociale.pdf

[5]F.-Dufour, I., Brassard, R. et Martel, J. (2015). An integrative approach to apprehend desistance. International Journal of Offender Therapy and Comparative Criminology, 59(5), 480‑501.

Maruna, S. (2001). Making Good: How Ex-convicts Reform and Rebuild Their Lives. Washington, D. C. : American Psychological Associations.

Sampson, R. J. et Laub, J. H. (2003). Life-course desisters – Trajectories of crime among delinquent boys followed to age 70. Criminology, 41, 555‑592.

[6]ASRSQ,op. cit.,p. 1.

[7]Giordano, P. C., Cernkovich, S. A. et Rudolph, J. L. (2002). Gender, crime, and desistance: Toward a theory of cognitive transformation. American Journal of Sociology, 107(4), 990‑1064.

[8]Visher, C. A. et Travis, J. (2003). Transitions from prison to community: Understanding individual pathways. Annual Review of Sociology, 29, 89‑113.

[9]Brown, J. D. (2004). Challenges facing Canadian federal offenders newly released to the community. Journal of Offender Rehabilitation, 39(1), 19‑35.

[10]Ibid., p. 5.

[11]Ibid.,p. 5.

Nhan, J., Bowen, K. et Polzer, K. (2017). The reentry labyrinth: The anatomy of a reentry services network. Journal of Offender Rehabilitation, 56(1), 1‑19.

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Petersilia, J. (2003). When Prisoners Come Home: Parole and Prisoner Reentry. New York, N. Y. : Oxford University Press.

[12]Duffee, D. E. et Duffee, B. W. (1981). Studying the needs of offenders in prerelease centers. Journal of Research in Crime and Delinquency, 18(2), 232‑253.

Morani, N. M., Wikoff, N., Linhorst, D. M. et Bratton, S. (2011). A description of the self-identified needs, service expenditures, and social outcomes of participants of a prisoner-reentry program. The Prison Journal, 91(3), 347‑365.

[13]Duffee et Duffee, op. cit.,p. 3.

[14]Cnaan, R. A., Draine, J., Frazier, B. et Sinha, J. W. (2008). Ex-prisoners’ re-entry: An emerging frontier and a social work challenge. Journal of Policy Practice, 7(2‑3), 178‑198.

[15]Tan, X. X., Chu, C. M. et Tan, G. (2016). Factors contributing towards stigmatisation of offenders in Singapore. Psychiatry, Psychology & Law, 23(6), 956‑969.

[16]Becker, H. S. (1974). Deviance and Social Control. Londres, Royaume-Uni : Tavistock, p. 41-66.

[17]Brown, op. cit.,p. 5.

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Helfgott, J. (1997). Ex-offender needs versus community opportunity in Seattle, Washington. Federal Probation, 61, 12‑24.

Seiter, R. P. et Kadela, K. R. (2003). Prisoner reentry: What works, what does not, and what is promising.NCCD News, 49(3), 360‑388.

[18]Braithwaite, J. (1989). Crime, Shame and Reintegration. Cambridge, Royaume-Uni : Cambridge University Press.

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