CHRONIQUE — Avez-vous un bon plan de retraite cérébrale ?

Louis Bherer — Neuropsychologue et chercheur

CHRONIQUE — Avez-vous un bon plan de retraite cérébrale ?

Le Dr Louis Bherer est professeur titulaire au Département de médecine de l’Université de Montréal. Il est également chercheur à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal et directeur du Centre ÉPIC, le centre de médecine préventive et d’activité physique de l’Institut de cardiologie de Montréal. En tant que neuropsychologue, le Dr Bherer se spécialise dans la prévention du déclin cognitif associé au vieillissement et aux maladies cardiovasculaires, en plus d’être un expert internationalement reconnu de l’axe cœur-cerveau ainsi que des effets de l’exercice physique et de stimulation cognitive sur la santé. Il a dirigé plusieurs essais cliniques ayant démontré les bienfaits de la combinaison de l’exercice physique et de l’entraînement cognitif pour améliorer la santé cérébrale et la mobilité des personnes âgées.


Connais-toi toi-même, disait Socrate il y a quelques milliers d’années. Que savons-nous aujourd’hui sur nous-mêmes ? Même si la science a fait des bonds de géant depuis l’époque du philosophe, notamment dans les dernières décennies, les savoirs qui en découlent sont-ils vraiment enseignés à tout le monde, et pour le bien de toutes et tous ?
Les neurosciences, par exemple, ont connu une véritable révolution depuis le début des années 2000. Le cerveau n’est plus ce mystérieux organe, maintenant que son fonctionnement est mieux connu. Pourtant, ces connaissances sont-elles réellement mises en pratique ?


Je me rappelle mes premières expérimentations en neuropsychologie, alors que j’étudiais au baccalauréat. J’avais joint une équipe qui travaillait sur la maladie de Parkinson. Comme jeune recrue, je n’évaluais pas les patients et les patientes, mais plutôt le groupe contrôle, composé de personnes âgées en bonne santé. Au départ un peu déçu, j’ai rapidement réalisé que cette expérience s’avérerait fondatrice pour mon futur. En effet, travaillant pour la première fois auprès des personnes âgées, j’ai remarqué qu’elles n’avaient en fait aucune idée de ce qu’était le vieillissement cérébral normal… et moi non plus. Est-ce normal d’avoir des trous de mémoire et de chercher ses mots en vieillissant ? Pourquoi une personne garde-t-elle une mémoire intacte toute sa vie et semble immunisée contre l’avancée en âge, alors qu’une autre développe des troubles cognitifs à 60 ans ? Bien que la génétique ait son mot à dire sur le devenir cognitif, les spécialistes reconnaissent aujourd’hui de plus en plus que nos habitudes de vie influencent de façon importante notre vieillissement cérébral.


Au début des années 2000, j’ai participé à une fastidieuse revue de la littérature [1] qui concluait que certains choix de vie concernant, par exemple, l’éducation (nombre d’années d’études), le type d’emploi occupé, le niveau de stimulation cognitive et la pratique d’activité physique influaient sur le risque de développer une démence, aussi appelée « trouble cognitif majeur », comme la maladie d’Alzheimer. Vingt ans plus tard, un consensus d’experts et d’expertes [2] identifiait 14 facteurs protecteurs qui, ensemble, étaient susceptibles de réduire le risque de démence de 45 %. Figuraient parmi ces facteurs la pratique d’activité physique, les interactions sociales et la prise en charge des facteurs de risque cardiovasculaires. L’hypertension et le diabète, par exemple, sont associés à une diminution des performances cognitives et, à long terme, à un risque accru de démence. Néanmoins, la diffusion de ces connaissances tarde à se faire.


Pourquoi est-ce si crucial de parler de santé cognitive en ce moment ? Parce que l’espérance de vie est en constante progression partout dans le monde et que, malgré tout, l’écart se creuse entre l’espérance de vie et l’espérance de vie en bonne santé. En d’autres mots, nous vivons plus longtemps, mais aussi plus longtemps malades. Pour le cerveau, la maladie qui effraie le plus est la démence. Au Québec, le nombre de cas de démence a triplé en deux décennies, passant de 42 130 en 2000 à plus de 125 000 en 2019 [3]. Cette croissance est aussi observée partout dans le monde. Un rapport de l’Organisation mondiale de la santé prévoit d’ailleurs que le nombre de personnes atteintes de démence passera de 55 millions en 2021 à 139 millions en 2050 [4].


La démence représente un drame humain autant pour la personne que pour son entourage, et entraîne des répercussions économiques et sociales désastreuses. Dans ce contexte, pourquoi ne pas planifier sa santé cognitive comme on planifie sa retraite ? Et pourquoi ne pas le faire dès maintenant, en profitant d’un actif non renouvelable, mais si important : la santé cérébrale ? Les recherches récentes démontrent que l’adoption de saines habitudes, même tôt dans la vie, a une incidence majeure sur le vieillissement cérébral. Afin d’en profiter au maximum, faisons dès maintenant de la santé cognitive une priorité en l’inscrivant à l’agenda comme une réunion importante.


Les mêmes principes favorisant la santé financière s’appliquent à un plan de retraite cérébrale. Commençons donc à travailler sur la santé de notre cerveau le plus tôt possible. Les enfants apprennent les mathématiques, les langues et plusieurs autres matières complexes dès l’école primaire, mais très peu de connaissances leur sont transmises sur leur propre santé et encore moins sur celle de leur cerveau. Renversons la tendance ! Diversifions aussi nos placements en tout temps, et encore plus à la retraite, où disparaît la stimulation quotidienne découlant du travail. Investissons du temps dans des activités mentales, sociales, sportives et autres, et pour chacune d’elles, misons sur la diversité. Prévoyons, par exemple, des activités de groupe pour la motivation et le plaisir des interactions sociales, mais aussi parfois des activités en solitaire. Planifions des activités de stimulation physique ou cognitive plus exigeantes, mais aussi des activités de détente, moins énergivores, pour les journées où l’énergie est moins présente.


Bref, misons sur ce que Gene D. Cohen (1944-2009), psychiatre et premier directeur du Center on Aging du National Institute of Mental Health, appelait un « porte-folio social » dans The Mature Mind[5]. Ce livre inspirant décrit le potentiel croissant du cerveau en vieillissant et nous rappelle que le cerveau est un organe en constant développement capable de s’adapter tout au long de la vie. Il n’est donc jamais trop tard pour faire fructifier son plein potentiel cognitif. D’ailleurs, au-delà des gains personnels assurés, peut-être qu’en réinvestissant nos énergies dans notre plus grand bien, le cerveau, nous reconnaîtrons davantage l’importance d’une longévité en santé et la chance d’y avoir accès. Et dans la foulée de cette mise en valeur de la participation sociale active de tous et de toutes à tous les âges, nous contribuerons peut-être aussi à abaisser un peu les barrières générationnelles.


Références 

[1] Kramer, A. F., Bherer, L., Colcombe, S. J., Dong, W. et Greenough, W. T. (2004). Environmental influences on cognitive and brain plasticity during aging. The Journal of Gerontology: Series A, 59(9), M940-M957. https://doi.org/10.1093/gerona/59.9.M940

[2] Livingston, G., Huntley, J., Liu, K. Y., Costafreda, S. G., Selbæk, G., Alladi, S., Ames, D., Banerjee, S., Burns, A., Brayne, C., Fox, N. C., Ferri, C. P., Gitlin, L. N., Howard, R., Kales, H. C., Kivimäki, M., Larson, E. B., Nakasujja, N., Rockwood, K.,… Mukadam, N. (2024). Dementia prevention, intervention, and care: 2024 report of the Lancet standing Commission. Lancet, 404(10452), 572-628. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(24)01296-0

[3] Godard-Sebillote, C., Henein, M., Vedel, I., Kröger, E., Rochette, L. et Massamba, V. (2023, juin). Surveillance des troubles neurocognitifs majeurs : prévalence, incidence, utilisation des services hospitaliers et des médicaments de 2000 à 2019 (publication no 978-2-550-95992-2). Institut national de santé publique du Québec. https://www.inspq.qc.ca/sites/default/files/2023-10/3403-surveillance-troubles-neurocognitifs-majeurs.pdf  

[4] Organisation mondiale de la santé. (2021, 2 septembre). Le problème de la démence n’est pas résolu.https://www.who.int/fr/news/item/02-09-2021-world-failing-to-address-dementia-challenge

[5] Cohen, G. D. (2005). The Mature Mind: The Positive Power of the Aging Brain. Basic Books.

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