ENTREVUE Q/R — Le médicament dans l’œil de la sociologie

Marie-Paule Primeau — Rédactrice en chef

ENTREVUE Q/R — Le médicament dans l’œil de la sociologie

Johanne Collin est sociologue, historienne et professeure titulaire à la Faculté de pharmacie de l’Université de Montréal. Elle est directrice du Groupe de recherche sur le médicament comme objet social (MÉOS). Elle est également membre de l’Académie internationale d’histoire de la pharmacie. Elle est l’autrice de plusieurs articles et ouvrages, dont Nouvelle ordonnance. Quatre siècles d’histoire de la pharmacie au Québec (2020) et Vers une pharmaceuticalisation de la société ? Le médicament comme objet social (2016). Ses recherches portent sur les pratiques cliniques, les raisonnements thérapeutiques et les usages reliés au médicament de même que sur la pharmaceuticalisation des sociétés occidentales.

Parlez-nous de vos recherches actuelles.

Je travaille sur le médicament comme objet social. Cette question préoccupe la santé publique depuis plusieurs décennies, car un nombre grandissant de personnes prennent de plus en plus de médicaments sur de longues périodes. En analysant les facteurs sociaux et culturels qui influencent le recours aux médicaments dans la société, j’ai été amenée à me pencher sur les pratiques de la prescription et sur les motifs non scientifiques susceptibles de les influencer. Je me suis également penchée sur l’augmentation des diagnostics en santé mentale (dépression, anxiété, trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité, etc.) et sur l’accroissement des prescriptions de médicaments psychotropes. Actuellement, j’étudie le phénomène des smart drugs, c’est-à-dire l’usage de médicaments à des fins autres que médicales pour mieux performer à l’école et au travail.

Qu’est-ce qui vous a profondément motivée à étudier en sciences de la santé ?

Mon père était chirurgien et ma mère diététiste. La santé a donc toujours été pour moi quelque chose d’important. Cependant, quand le temps est venu de faire un choix d’études et de carrière, je me suis plutôt tournée vers les sciences humaines et sociales, parce que je voulais mieux comprendre les dynamiques de société qui permettent d’expliquer le système de santé ainsi que les valeurs et les habitudes de vie des gens qui y vivent.


Après avoir obtenu un doctorat en histoire et effectué un postdoctorat en sociologie, j’ai décroché une bourse de recherche pour me consacrer à la sociologie de la santé, et plus particulièrement à la question du vieillissement de la population et de la consommation de médicaments chez les personnes aînées, chez qui la polymédication est susceptible d’entraîner des interactions médicamenteuses et des effets indésirables. Après m’être consacrée à cette problématique, et notamment aux pratiques de la prescription et de la consommation de médicaments chez les personnes aînées, j’ai compris que ce n’était que la pointe de l’iceberg. L’exploration en profondeur de la place qu’occupe le médicament dans la vie de la population ainsi que des raisons sociales et culturelles qui encouragent son recours s’imposait.

De quelle manière vos travaux touchent-ils le grand public ?

L’usage du médicament est une fenêtre ouverte sur la société, sur ses valeurs, sur sa compréhension des maladies et des problèmes sociaux ainsi que sur les solutions qu’elle est prête à envisager pour les résoudre. La question sur laquelle je travaille actuellement, soit celle de l’usage de médicaments d’ordonnance à des fins non médicales dans le but d’être plus performant au travail et dans les études, est susceptible d’interpeller plusieurs personnes. En effet, le phénomène est tabou, mais répandu. Des études démontrent que, dans différentes professions qui requièrent une attention soutenue pendant de longues périodes, des personnes utilisent des médicaments tels que le RitalinMD, le ConcertaMD ou le VyvanceMD pour accroître leur concentration, ou encore l’AlertecMD pour supprimer le besoin de dormir, sans que ces traitements leur soient prescrits.

Travaillez-vous avec des collègues d’autres pays et, si oui, de quelle façon leurs recherches influencent-elles les vôtres ?

Je travaille notamment avec des collègues en France et en Suisse, et je trouve très intéressant de voir comment les valeurs et les cultures influencent la place accordée au médicament dans les sociétés. Par exemple, en ce qui concerne le trouble de déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité, les différences sont notables entre la France et le Québec. En France, la prise en charge est multimodale plutôt qu’essentiellement médicamenteuse, comme au Québec. Selon la Haute autorité de santé de France, le recours au méthylphénidate (RitalinMD, ConcertaMD) serait de 7 à 48 fois plus élevé en Amérique du Nord et dans d’autres pays d’Europe qu’en France.

Comment envisagez-vous l’avenir dans votre champ de recherche ?

Tout dépendra de la place et de l’importance accordées dans l’avenir à une réflexion critique sur les enjeux de société qui se multiplient concernant notamment la santé et le médicament.

Certaines décisions politiques ont-elles eu des répercussions dans votre champ d’expertise au cours des dernières années, et, si oui, de quel ordre ?

La sociologie et, plus généralement, les sciences sociales ne sont pas suffisamment écoutées et valorisées. Elles sont, le plus souvent, les parentes pauvres du financement de la recherche parce que les résultats qui en découlent ne sont pas immédiatement ou automatiquement transférables ou transposables en interventions politiques. De plus, les valeurs dominantes dans une société et les mentalités qui les nourrissent sont difficiles à changer. Ces changements prennent du temps et le temps est une denrée rare dans les sociétés modernes. Des résultats concrets et à court terme sont attendus, notamment à des fins électoralistes.

Comment l’intelligence artificielle influence-t-elle votre domaine ?

L’intelligence artificielle est une arme à deux tranchants dans plusieurs domaines. En sociologie, évaluer si et quand cette intelligence remplacera la pensée critique, la capacité de synthèse, d’analyse et de rédaction que l’on attend des équipes de recherche est difficile. Déjà, l’intelligence artificielle permet de synthétiser des ouvrages connus ou encore de suggérer des pistes de recherche et des plans de rédaction d’articles sur différents thèmes. Néanmoins, même si elle peut être utile, elle peut également induire en erreur si le sujet est mal connu. Sur le plan pédagogique, l’intelligence artificielle pose aussi énormément de défis. Par exemple, le corps professoral doit évaluer les étudiants et les étudiantes sur leur capacité de synthèse, d’analyse et de rédaction sans savoir la part du travail qui aura été réalisée par des robots conversationnels comme ChatGPT.

Si vous aviez un livre à recommander au ou à la ministre responsable de votre domaine, quel serait-il ?

Je me permets une suggestion un peu audacieuse, puisque je ne recommanderais pas un livre, mais un documentaire, et que celui-ci ne concerne pas la sociologie de la santé ou du médicament, mais plutôt la sociologie comme discipline et son utilité politique. Le film, intitulé La sociologie est un sport de combat, date de plusieurs années et porte sur l’un des plus importants sociologues contemporains : Pierre Bourdieu. Il montre comment la pensée sociologique a le potentiel de mettre en lumière des enjeux sociaux incontournables et ainsi d’éclairer le domaine politique.

Quelle est l’une de vos grandes passions hormis votre travail ?

Le plein air, la nature, les animaux, les plantes. J’ai la chance de pouvoir marcher dans la forêt avec mon chien tous les jours, ou presque, et de faire de la course dans un environnement sans voiture en longeant la forêt et les ruisseaux qui y coulent. La voile, la planche à pagaie, le vélo et la randonnée en montagne me permettent d’évacuer le stress et de reconnecter avec mes proches.

 

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