SOCIÉTÉ — La néolithisation révélée par la technologie osseuse

Agathe Cadieux — Programme de maîtrise en anthropologie

SOCIÉTÉ — La néolithisation révélée par la technologie osseuse

Que ce soit du point de vue de leur origine ou de leur fonction, les outils en os permettent de témoigner de la néolithisation, un phénomène de transition entre les sociétés de chasseurs-cueilleurs du Paléolithique et les communautés néolithiques pratiquant l’agriculture en Eurasie. En effet, les modifications apportées aux outils en os à cette époque constituent des marqueurs indéniables des changements dans le mode de vie qui ont eu lieu chez ces groupes humains. Plusieurs équipes québécoises d’archéologues, notamment le Laboratoire d’archéologie de l’Anthropocène de l’Université de Montréal, se penchent sur cette question.


De nouveaux types d’outils, des activités de subsistance inédites et même des croyances culturelles différentes ressortent lors de l’analyse des outils en os utilisés par les premières populations agricoles du Néolithique *, une période de la préhistoire ayant débuté environ 12 000 ans avant aujourd’hui avec les premières activités d’agriculture. Les équipes d’archéologues, auparavant indifférentes à ce type d’artéfacts représentant des objets fabriqués ou transformés par l’humain, étudient depuis quelques dizaines d’années l’évolution des outils en os fabriqués par les communautés préhistoriques durant la néolithisation *. L’analyse de ces outils révèle de nouveaux indices sur les bouleversements ayant marqué le début de l’époque géologique actuelle, l’Holocène *, et ayant complètement modifié le mode de vie de la majorité des groupes humains à cette époque. Elle informe aussi sur les habitudes alimentaires, l’environnement et plusieurs autres aspects de la vie quotidienne de ces populations.



La néolithisation

La néolithisation décrit le processus durant lequel les humains sont graduellement passés de sociétés de chasseurs-cueilleurs, au Paléolithique *, vers une pratique nouvelle de domestication des animaux et des plantes qui caractérise la période néolithique. Cette transition se serait produite progressivement et à des vitesses variées dans les différentes régions de l’Eurasie, entre 12 000 ans et environ 2 300 ans avant aujourd’hui [1]. Durant cette période, des changements climatiques radicaux passant par une augmentation rapide de la température et de l’humidité, des variations importantes d’un climat auparavant stable et une élévation du niveau de la mer allant jusqu’à 100 mètres auraient provoqué des perturbations majeures au mode de vie des sociétés de chasseurs-cueilleurs. Les populations ont dû s’adapter non seulement à une faune et à une flore différentes, mais aussi à un territoire désormais limité par les inondations côtières [2]. Pour ce faire, les communautés ont apporté des modifications profondes à leurs moyens de subsistance et à leur organisation socioculturelle. Cette période cruciale de l’histoire aurait ainsi peu à peu mené à une sédentarisation des populations et à de nouvelles stratégies de subsistance, comme la domestication des animaux et des plantes. Ces changements auraient par conséquent bouleversé les politiques des sociétés, puisque les groupes devenaient de plus en plus nombreux, hiérarchiques et diversifiés [3].



Le caractère graduel de la néolithisation permet d’observer les interactions entre les dernières populations de chasseurs-cueilleurs du Paléolithique et les premières sociétés agricoles du Néolithique [4]. Ce contact entre les deux groupes a transformé les modèles culturels originaux lors d’un processus d’acculturation * progressive. Les éléments issus de la culture de chaque groupe de population, par exemple les outils en os, permettent de distinguer les dynamiques d’interactions ayant eu lieu lors de cette transition. Le processus de néolithisation est ainsi révélé par l’analyse non seulement de la matière première utilisée pour fabriquer ces éléments, mais aussi des types d’outils dont les communautés avaient besoin.



Avant d’analyser ces aspects de l’industrie osseuse, les archéologues ont d’abord identifié les artéfacts parmi les restes retrouvés en contexte archéologique grâce à des traits spécifiques qui permettent de discerner les différentes altérations humaines, comme des traces de coupe ou de débitage sur la surface de l’objet. Les artéfacts ont ensuite été datés de manière directe, notamment par la datation par carbone 14 *, ou de manière indirecte, entre autres grâce à la stratigraphie * [5].



La matière première

La matière première utilisée pour fabriquer les outils permet de renseigner les archéologues sur les activités de subsistance réalisées par les groupes humains, leurs habitudes alimentaires et même leurs connaissances anatomiques des animaux [6]. Lorsque les ossements sont bien conservés, les archéologues sont en mesure de reconnaître des traits spécifiques visibles sur les os et d’identifier le type d’os ainsi que l’espèce animale de laquelle il provient. Le choix de l’élément squelettique dans la confection d’un outil, comme un tibia ou une phalange, peut révéler les connaissances des artisans et des artisanes concernant les propriétés physiques et mécaniques de l’os [7]. Par exemple, les métapodes, des os longs des mains et des pieds, étaient souvent utilisés pour fabriquer des poinçons, qui servaient notamment au filage et au tissage. Ces os sont relativement petits et se cassent facilement sur l’axe longitudinal, ce qui permet d’obtenir de longues baguettes dont la pointe est facilement façonnable [8]. De manière générale, les espèces utilisées pour fabriquer ces objets correspondent à celles présentes dans le registre faunique *, qui représente les restes d’animaux présents sur un site archéologique et renseigne les archéologues sur les animaux accessibles aux populations durant cette période. Le registre faunique d’un site archéologique permet donc d’avoir une idée générale des habitudes alimentaires d’une communauté ainsi que de l’environnement de l’époque. D’ailleurs, afin de maximiser les ressources disponibles, l’intégralité des animaux était stratégiquement utilisée dans l’intention de créer des objets en tout genre.



La matière première que se procuraient les communautés pour confectionner leurs outils a graduellement évolué lors du processus de néolithisation. Gaëlle Le Dosseur, docteure en archéologie et chercheuse au Centre national de la recherche scientifique en France, a étudié l’évolution des outils en os du Levant, au Moyen-Orient, l’un des premiers endroits où s’est produit la néolithisation. Ses recherches ont démontré qu’au Paléolithique, les outils étaient fabriqués entièrement à partir d’animaux provenant de la chasse et le plus souvent à partir d’os, la matière première préférée des artisans et artisanes, plutôt que d’autres matières, comme les dents ou les bois de cervidés [9]. La chercheuse a également observé l’apparition, au début du Néolithique, de matières premières nouvelles provenant de la domestication des animaux, bien que certains outils aient encore été façonnés à partir d’ossements d’animaux sauvages, ce qui laisse penser que la chasse était toujours pratiquée, quoique moins populaire. Quelques millénaires plus tard, une augmentation importante des animaux d’élevage parmi les espèces utilisées pour l’outillage osseux a été constatée. Les chèvres et les moutons dominaient alors l’assemblage d’outils osseux, malgré la présence de certains petits animaux sauvages [10].



Les types d’outils

Les types d’outils fabriqués par les artisans et les artisanes d’un groupe préhistorique renseignent sur les activités pratiquées par cette communauté et sur ses besoins matériels. Par exemple, un groupe qui s’adonne à la chasse et à la pêche aura besoin d’outils particuliers, tels que des harpons ou des pointes de flèche. À l’inverse, une communauté d’agriculteurs et d’agricultrices aura plutôt besoin d’outils pour travailler la terre, comme des crochets ou des haches [11]. Décrire les types d’outils permet de les classer selon leurs attributs morphofonctionnels. La forme de l’outil indique ainsi sa fonction et son utilisation dans les sociétés passées. Dans ce contexte, les archéologues utilisent la classification typologique afin d’établir des marqueurs culturels et chronologiques entre les populations ayant fait usage de ces outils, et ainsi mieux comprendre quand, comment et pourquoi ils étaient utilisés [12].



Au début du Néolithique, les types d’outils changent au Levant : les armes spécialisées de chasse et de pêche disparaissent de l’industrie osseuse, alors que de nouveaux objets utiles à l’agriculture y apparaissent [13]. Ce changement pourrait signifier une diminution considérable des activités de chasse et de pêche dans le mode de vie des populations de l’époque, à un moment où elles apprivoisent une nouvelle manière de s’alimenter avec la domestication des animaux et des plantes [14]. En revanche, la disparition d’un outil en os de l’assemblage d’une population ne représente pas toujours la fin de la pratique de cette activité. En effet, de nouveaux matériaux pourraient simplement s’avérer plus utiles à la fabrication de l’outil. De nouvelles manières de pratiquer l’activité pourraient aussi rendre avec le temps son utilisation obsolète. Par exemple, une lance en os utilisée pour chasser pourrait être plus tard remplacée par un arc en bois, puis par un outil en métal, pour devenir dans les temps modernes complètement désuète comparativement à une arme à feu.



Les croyances culturelles

Certaines croyances culturelles sont visibles dans les assemblages de l’industrie osseuse. En effet, lors de la confection d’un outil en os par une population, le choix précis d’une matière première, d’une espèce ou encore d’une décoration particulière n’ayant aucune pertinence dans l’utilisation ou la fabrication de cet objet est perçu comme étant symbolique ou culturel. Une étude de Selena Vitezović, chercheuse à l’Institut d’archéologie de Belgrade, en Serbie, ainsi qu’une recherche d’Ingrid Sénépart, préhistorienne au Musée d’histoire de Marseille, en France, révèlent que les artisans et les artisanes des outils en os semblaient sélectionner spécifiquement des espèces domestiques pour certains objets, et des espèces sauvages pour d’autres. Des choix possiblement symboliques seraient donc faits lors de la conception des outils [15]. En effet, même en ne considérant pas les choix technologiques qui font en sorte que certains os sont mieux adaptés à des outils précis, les os d’espèces domestiquées semblent avoir été choisis majoritairement pour la fabrication d’outils utilisés pour des tâches domestiques, tandis que ceux provenant d’espèces sauvages auraient plutôt servi à la confection d’outils pour l’extérieur de l’habitat, d’ornements et d’objets spéciaux [16]. Par exemple, les os longs de moutons domestiques auraient été employés pour façonner des poinçons servant à la fabrication de paniers et de cordes. Les ossements d’un sanglier sauvage auraient de leur côté été utilisés pour confectionner des harpons pour la chasse et la pêche, ou encore des billes pour créer un bijou. Un exemple contemporain de cette pratique provient de la culture Thule, en Arctique. Traditionnellement, dans cette société, l’utilisation de bois et d’ivoire est associée à des croyances culturelles et à des rôles sociaux distincts. Les pointes de flèches, fabriquées en bois de caribou, sont utilisées par les hommes lors de la chasse, alors que les harpons, faits d’ivoire, le sont plutôt par les femmes lors de la pêche. Cette utilisation de la matière première souligne de manière tangible la division des tâches au sein du groupe tout en associant symboliquement les femmes et les hommes à une matière première précise.



L’analyse des indices laissés par les outils en os témoigne d’une diminution importante de la chasse au début du Néolithique. L’activité, bien que moins déterminante pour la subsistance, n’est cependant pas disparue du mode de vie des populations agricoles. Peu à peu, les plantes obtenues de l’agriculture de même que la viande et les produits dérivés de la domestication des animaux sont devenus les sources alimentaires principales et privilégiées des communautés [17]. Dans le sud de l’Europe, l’industrie osseuse révèle l’apparition de chèvres, de moutons et de bovins, devenus majoritaires dans les assemblages fauniques au Néolithique. Exploités pour leur lait et pour leur viande, ces animaux ont favorisé l’adoption d’une diète plus diversifiée et équilibrée par les premières sociétés agricoles de l’époque [18].



Grâce à l’industrie osseuse, la transition vers un nouveau mode de subsistance pendant la néolithisation est dévoilée dans les études archéologiques. Le fait de mieux comprendre le quotidien des populations pendant le processus de néolithisation permet de voir sous un nouvel angle l’adaptation aux changements climatiques et sociétaux auxquels les populations doivent aujourd’hui faire face, et souligne par le fait même les innovations technologiques, culturelles et sociales qui devront être adoptées en ce sens. Cette nouvelle transition rappelle les humains ayant vécu 12 000 ans avant aujourd’hui, qui ont dû s’adapter à des changements climatiques importants, révélés grâce aux études archéologiques.
 


Lexique :

Acculturation : processus par lequel une personne ou un groupe de personnes adopte des éléments provenant d’une culture étrangère généralement majoritaire.

Datation par carbone 14 : méthode de datation qui se base sur la désintégration progressive du carbone 14 (C14), l’un des trois isotopes du carbone. La demi-vie du C14 est d’environ 5 730 ans. En fonction de la proportion restante de C14 par rapport à la forme stable du carbone (C12), on peut déterminer le temps écoulé. Cette méthode s’applique aux carbonates et aux matériaux archéologiques constitués de matière organique (charbons de bois, ossements, macrorestes végétaux, tourbes, mais aussi colles, résidus culinaires, colorants, etc.).

Holocène : époque géologique qui a commencé un peu plus de 12 000 ans avant aujourd’hui avec la fin du dernier âge glaciaire.

Néolithique : période de la préhistoire humaine représentant la dernière division de l’âge de la pierre en Europe, en Asie et en Afrique. Elle commence environ 12 000 ans avant aujourd’hui avec l’apparition de l’agriculture au Proche-Orient et perdure jusqu’à la période de transition de l’âge du cuivre, marqué par le développement de la métallurgie, vers 6 500 ans avant aujourd’hui.

Néolithisation : première révolution agricole caractérisée par la transition graduelle de sociétés de chasseurs-cueilleurs vers des communautés d’agriculteurs et d’agricultrices. Les données archéologiques indiquent que plusieurs formes de domestication de plantes et d’animaux sont apparues de manière indépendante dans au moins sept ou huit régions séparées à travers le monde, et à des époques différentes.

Paléolithique : période de la préhistoire humaine qui se distingue par le développement des outils en pierre et qui représente presque toute la période de la technologie préhistorique humaine. Elle s’étend de la première utilisation connue d’outils en pierre par les hominidés jusqu’à la fin du Pléistocène, soit d’environ 3,3 millions d’années jusqu’à vers 11 650 ans avant aujourd’hui.

Registre faunique : ensemble des tissus durs d’animaux qui subsistent à l’état de vestiges archéologiques présents sur un site donné. Ces restes peuvent informer sur les pratiques culturelles d’une société comme la diète et les modes de subsistance.

Stratigraphie : méthode de datation qui se base sur l’étude de la succession des couches archéologiques, en tenant compte des modifications engendrées par des phénomènes naturels ou des actions anthropiques. Elle permet d’établir les rapports d’antériorité, de postériorité et de contemporanéité entre les différentes unités stratigraphiques.



Références

[1] Svizzero, S. (2017). Persistent controversies about the neolithic revolution. Journal of Historical Archaeology & Anthropological Sciences, 1(2), 53-61. https://doi.org/10.15406/jhaas.2017.01.00013

[2] Barker, G. (2006). The agricultural revolution in prehistory: Why did foragers become farmers? Oxford University Press.

[3] Ibid.

[4] Cristiani, E., Pedrotti, A. et Gialanella, S. (2009). Tradition and innovation between the Mesolithic and early Neolithic in the Adige Valley (northeast Italy). New data from a functional analysis of trapezes from the Gaban rock-shelter. Documenta Praehistorica, 36, 191‑205. https://doi.org/10.4312/dp.36.12

[5] Institut national de recherches archéologiques préventives. (s. d.). Les méthodes de datation. https://www.inrap.fr/magazine/Decouverte-de-l-archeologie/Des-sciences-au-service-d-une-discipline/Les-methodes-de-datation

[6] Sénépart, I. (1993). Quelques remarques à propos de l’exploitation de la faune sauvage dans l’industrie de l’os néolithique du sud-est de la France (Languedoc oriental, basse vallée du Rhône, Provence). Dans J. Desse et F. Audoin-Rouzeau (dir.), Exploitation des animaux sauvages à travers le temps. XIIIe Rencontres internationales d’archéologie et d’histoire d’Antibes. IVe Colloque international de l’Homme et l’animal (p. 293-301). Société de recherche interdisciplinaire.

[7] Vitezović, S. (2013). From artefacts to behaviour: Technological analyses in prehistory. Anthropologie, 51(2), 175‑194. https://www.jstor.org/stable/26272446

[8] Christidou, R. et Legrand, A. (2005). Hide working and bone tools: Experimentation design and applications. Dans H. Luik, A. M. Choyke, E. Colleen, C. Batey et L. Lõugas (dir.), From hooves to horns, from mollusc to mammoth. manufacture and use of bone artefacts from prehistoric times to the present. Proceeding of the 4th meeting of the ICAZ worked bone research group, at Tallinn, 26-31 of August 2003 (p. 385‑396). Tallinn Book Printers. 

[9] Le Dosseur, G. (2008). La place de l’industrie osseuse dans la néolithisation au Levant Sud. Paléorient, 34(1), 59‑89. https://www.jstor.org/stable/41496831

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] Boisvert, M.-È. (2015). L’industrie osseuse des Iroquoiens du site Mailhot-Curran (BgFn-2) : une étude des déchets de fabrication [thèse de doctorat, Université de Montréal]. Papyrus. https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/handle/1866/16078

[13] Le Dosseur (2008), op. cit.

[14] Ibid.

[15] Vitezović (2013), op. cit.

Sénépart (1993), op. cit.

[16] Vitezović (2013), op. cit.

[17] Ibid.

[18] Fowler, C., Harding, J. et Hofmann, D. (dir.). (2015). The Oxford handbook of neolithic Europe. Oxford University Press.

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