Dr Louis Bherer est professeur titulaire au Département de médecine de l’Université de Montréal. Il est chercheur et directeur du Centre ÉPIC, le centre de médecine préventive et d’activité physique de l’Institut de cardiologie de Montréal et chercheur à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal. En tant que neuropsychologue, le Dr Bherer se spécialise dans la prévention du déclin cognitif associé au vieillissement et aux maladies cardiovasculaires ainsi qu’aux effets des habitudes de vie sur la santé cérébrale. Il a dirigé plusieurs essais cliniques ayant démontré les bienfaits de la combinaison de l’exercice physique et de l’entraînement cognitif pour améliorer la santé cérébrale et la mobilité des personnes âgées.
Au Canada, neuf personnes sur dix présentent au moins un facteur de risque de maladie cardiovasculaire, comme le tabagisme, la sédentarité, la dyslipidémie, l’hypertension ou le diabète. Les maladies cardiovasculaires touchent 1,3 million de Canadiens et de Canadiennes. Elles constituent l’une des principales causes de décès dans le monde et sont susceptibles d’altérer la santé cérébrale. Leur augmentation importante avec l’âge, couplée au vieillissement accéléré de la population, en fait donc un enjeu de santé majeur.
Les avancées phénoménales en recherche de même que les prouesses thérapeutiques et médicales permettent aujourd’hui à un grand nombre de personnes de vivre avec une maladie cardiaque. Pourtant, les répercussions de ces maladies sur le cerveau ont longtemps été négligées. Récemment, des recherches ont mis en évidence les liens étroits entre la santé du cœur et celle du cerveau, deux organes historiquement étudiés en parallèle. Une toute récente prise de position scientifique de l’Association américaine de cardiologie vise à corriger le tir en exposant les conséquences des maladies cardiaques sur le cerveau [1].
Le cœur et le cerveau sont liés par le système vasculaire, qui transporte le sang, l’oxygène et les nutriments vers toutes les parties du corps, incluant le cerveau. Une maladie des parois vasculaires ou une atteinte vasculaire cérébrale peut donc entraîner des altérations cognitives, par exemple des difficultés d’attention, un ralentissement cognitif, des troubles du langage ou des pertes de mémoire. Des déficits plus importants qui conduisent à des répercussions fonctionnelles dans la vie de tous les jours peuvent de leur côté être associés à une démence, comme la maladie d’Alzheimer, ou à une démence d’origine vasculaire. Les troubles cognitifs majeurs d’origine vasculaire peuvent être soudains ou évoluer à la suite d’un accident vasculaire cérébral ou d’une intervention chirurgicale majeure, comme un pontage cardiaque. Les recherches récentes suggèrent toutefois l’existence d’un lien étroit entre la santé du cœur et celle du cerveau avant même l’apparition de ces complications majeures. En effet, les adultes présentant des facteurs de risque cardiovasculaire sont plus susceptibles de souffrir de déficits cognitifs qui, même s’ils sont parfois modestes ou sans grandes conséquences, sont néanmoins objectivables par des tests neuropsychologiques [2]. Par exemple, une étude canadienne a démontré l’association entre un excès de gras viscéral et la diminution de la vitesse cognitive [3]. De plus, bien que la communauté scientifique sache depuis longtemps que le diabète de type 2 peut entraîner des déficits cognitifs, des données suggèrent que ces déficits seraient aussi apparents chez les patientes et les patients prédiabétiques. En effet, une étude chinoise laisse croire que des taux élevés de cholestérol et de triglycérides seraient associés à une baisse de la cognition globale et des performances lors de tests d’attention, des fonctions exécutives, du langage et de la mémoire [4]. En l’absence d’une atteinte cérébrale franche et identifiable, comme un accident vasculaire cérébral, le fait que les maladies cardiovasculaires soient associées à des pertes cognitives importantes surprend donc peu.
Une fois installée, la maladie cardiaque peut avoir des effets dévastateurs sur le cerveau. Les patientes et les patients souffrant de maladie coronarienne ou d’insuffisance cardiaque sont plus susceptibles de présenter des déficits cognitifs comparativement aux adultes du même âge en bonne santé cardiovasculaire [5]. À long terme, le risque estimé de développer une démence augmente de 27 % à 50 % chez ceux et celles qui souffrent respectivement d’une maladie coronarienne ou d’insuffisance cardiaque. Malheureusement, des études suggèrent aussi que près de 80 % des patientes et des patients insuffisants cardiaques qui présentent des déficits cognitifs seraient non diagnostiqués. Pourtant, lorsque les déficits cognitifs sont connus et considérés dans la prise en charge du patient ou de la patiente, le risque de réhospitalisation dans les mois suivant un séjour à l’hôpital est significativement réduit. Ces considérations s’avèrent donc majeures dans un contexte de rationalisation des dépenses dans le milieu de la santé.
La recherche de l’étiologie des troubles cognitifs associés aux maladies cardiaques est parfois complexe. D’abord, les troubles neurocognitifs majeurs et les maladies cardiaques partagent de nombreux facteurs de risque, tels que l’âge avancé, la présence d’un diabète ou d’une hypertension, ou encore de mauvaises habitudes de vie, par exemple l’inactivité physique. De plus, à un stade avancé, les maladies cardiovasculaires peuvent entraîner des changements physiologiques qui affectent directement le fonctionnement du cerveau, comme une réduction du flux sanguin cérébral, une inflammation chronique, des débalancements neurohormonaux ou des troubles du sommeil. Dans le cas plus grave de l’insuffisance cardiaque, des études ont même documenté une réduction du volume cérébral et de l’apport cérébral en oxygène, notamment dans les régions frontales du cerveau.
Dans ce contexte, comment favoriser la santé du cerveau lorsque le cœur défaille ? D’abord, en misant sur la vigilance, entre autres au moyen d’une sensibilisation accrue aux risques associés aux déficits cognitifs, et ce, avant même l’apparition d’une maladie cardiovasculaire. L’identification précoce des facteurs de risque permet de rassurer les personnes qui croient à tort que les troubles cognitifs font partie du vieillissement normal ou sont accélérés par une démence. En effet, une prise en charge plus efficace des facteurs de risque, par exemple grâce à un meilleur contrôle de l’hypertension, peut s’accompagner d’une diminution des symptômes cognitifs. Dans un deuxième temps, des interventions préventives doivent être favorisées. L’étude intensive des liens entre le cœur et le cerveau rappelle une règle importante : ce qui est bon pour le cœur est bon pour le cerveau. Ainsi, chez les patientes et les patients souffrant de maladies cardiaques, une saine hygiène de vie, avec en premier lieu la pratique régulière d’une activité physique, telle qu’elle est prescrite dans le cadre d’un programme de réhabilitation cardiaque, peut aider à améliorer la cognition et à réduire le risque de troubles cognitifs [6]. Étant donnée la prévalence de plus en plus importante des maladies cardiaques dans la population et le vieillissement accéléré de celle-ci, la poursuite des recherches sur les facteurs protecteurs du vieillissement cérébral est essentielle. Les études en neurosciences ont permis des découvertes importantes au cours des dernières années qui illustrent les nombreux effets protecteurs d’un style de vie sain, notamment de l’exercice physique, sur la santé du cerveau. J’aborderai ce sujet dans le cadre de la prochaine chronique.
Références
[1] Testai, F. D., Gorelick, P. B., Chuang, P.-Y., Dai, X., Furie, K. L., Gottesman, R. F., Iturrizaga, J. C., Lazar, R. M., Russo, A. M., Seshadri, S., Wan, E. Y. et American heart association stroke council; Council on cardiopulmonary, critical care, perioperative and resuscitation; Council on cardiovascular and stroke nursing; et Council on hypertension. (2024). Cardiac contributions to brain health: A scientific statement from the American heart association. Stroke, 55(12), e425-e438. https://doi.org/10.1161/STR.0000000000000476
[2] Gagnon, C., Saillant, K., Olmand, M., Gayda, M., Nigam, A., Bouabdallaoui, N., Rouleau, J.-L., Desjardins-Crépeau, L. et Bherer, L. (2022). Performances on the Montreal cognitive assessment along the cardiovascular disease continuum.Archives of Clinical Neuropsychology, 37(1), 117-124. https://doi.org/10.1093/arclin/acab029
[3] Anand, S. S., Friedrich, M. G., Lee, D. S., Awadalla, P., Després, J. P., Desai, D., de Souza, R. J., Dummer, T., Parraga, G., Larose, E., Lear, S. A., Teo, K. K., Poirier, P., Schulze, K. M., Szczesniak, D., Tardif, J.-C., Vena, J., Zatonska, K., Yusuf, S., … Canadian alliance of healthy hearts and minds (CAHHM); Prospective urban and rural epidemiological (PURE) study investigators. (2022). Evaluation of adiposity and cognitive function in adults. JAMA Network Open, 5(2), e2146324. https://doi.org/10.1001/jamanetworkopen.2021.46324
[4] Yu, X., He, H., Wen, J., Xu, X., Ruan, Z., Hu, R., Wang, F. et Ju, H. (2025). Diabetes-related cognitive impairment: Mechanisms, symptoms, and treatments. Open Medecine (Warsaw, Pologne), 20(1), 20241091. https://doi.org/10.1515/med-2024-1091
[5] Testai et al., op. cit.
[6] Bherer, L., Besnier, F. et Blanchette, C.-A. Benefits of cardiac rehabilitation programs, physical exercise, and cognitive training on cognitive deficits in cardiovascular diseases. The Canadian Journal of Cardiology, 39(2), 222-224. https://doi.org/10.1016/j.cjca.2022.10.030



