SANTÉ — Entraîner les aînés à supporter la chaleur

Katia Oubouchou et Thomas Deshayes — Programme de doctorat en kinésiologie et chercheur postdoctoral

SANTÉ — Entraîner les aînés à supporter la chaleur

Les changements climatiques accentuent les vagues de chaleur, ce qui augmente les risques pour la santé des personnes aînées, notamment celles qui vivent avec des maladies chroniques. Une équipe de recherche du Centre ÉPIC, rattachée à l’Institut de cardiologie de Montréal, explore actuellement des stratégies pour réduire ces risques en misant sur la capacité du corps à s’adapter à la chaleur grâce à des expositions répétées à celle-ci. En utilisant diverses techniques, comme des combinaisons chauffantes, des bains chauds, une chambre climatique et l’entraînement physique, les chercheurs et les chercheuses ont observé que des expositions répétées à la chaleur induisaient des ajustements physiologiques qui pourraient jouer un rôle clé dans la protection des populations vulnérables.


Un compte d’épargne bien garni constitue une ressource précieuse pour faire face plus sereinement aux imprévus financiers. Cela s’applique aussi au corps humain qui affronte une vague de chaleur : un compte d’épargne physiologique bien rempli permet de mieux la traverser. Chaque année au Québec, des centaines de personnes aînées sont hospitalisées en raison des températures élevées. Henri, 75 ans, se souvient d’avoir dû écourter plusieurs de ses promenades l’été dernier. Bien qu’il soit en bonne santé et qu’il n’ait jamais souffert de complications liées à la chaleur, il a préféré ralentir ses sorties à l’extérieur après les mésaventures de son voisin Michel, pourtant son cadet de près de 30 ans. La maladie cardiaque avec laquelle vit Michel depuis cinq ans a rendu ce dernier plus vulnérable aux épisodes de chaleur. Assis à l’ombre, bouteille d’eau fraîche à la main, les deux hommes se questionnent. Pourquoi certaines personnes sont-elles plus sensibles que d’autres aux effets de la chaleur et comment peuvent-ils mieux se préparer aux canicules de demain ?


S’exposer à une chaleur mortelle


Les vagues de chaleur européennes de 2003, de 2010 et de 2022 [1] ainsi que le dôme de chaleur de 2021 dans l’Ouest canadien [2] l’ont montré à plusieurs reprises : la chaleur n’est pas qu’inconfortable ; elle est aussi mortelle [3]. Le risque de développer un problème de santé en raison de la chaleur découle d’une réaction en chaîne. D’abord, la chaleur exerce sur le corps une contrainte thermique, qui se définit comme la charge de chaleur imposée à l’organisme. Celle-ci dépend de la température de l’air, de l’humidité, du rayonnement solaire, du vent ainsi que de l’intensité de l’activité physique effectuée par la personne et des vêtements qu’elle porte. Cette contrainte entraîne une élévation de la température corporelle, une accélération de la fréquence cardiaque * et le déclenchement de la production de sueur. Bien que ces réponses de l’organisme soient normales, elles peuvent, chez certaines personnes plus vulnérables,induire une astreinte physiologique * trop élevée sur le cœur ou les reins, ce qui peut conduire à des événements indésirables. Puisque ces individus sont plus sensibles à la chaleur, ils y répondent plus fortement, en plus d’avoir une faible capacité à y faire face. Au cours de l’été 2022, en Europe, 90 % des 60 000 décès liés à la chaleur concernaient des personnes de 65 ans et plus [4]. Cette surmortalité s’explique en partie par une capacité réduite à dissiper la chaleur du corps avec l’avancée en âge. En effet, même en bonne santé, les personnes aînées subissent une élévation plus marquée de leur température corporelle et de leur fréquence cardiaque lors d’une vague de chaleur comparativement aux jeunes adultes exposés aux mêmes conditions environnementales [5].


Plusieurs facteurs expliquent la vulnérabilité accrue des personnes aînées à la chaleur [6]. D’une part, le vieillissement limite l’élasticité des vaisseaux sanguins et réduit la transpiration, ce qui diminue la capacité de la personne à dissiper la chaleur. La prise de certains médicaments de même que la présence de maladies chroniques, comme le diabète de type 2 et les maladies cardiovasculaires, aggravent ces limitations [7]. Par exemple, le diabète de type 2 entraîne une perte d’élasticité des vaisseaux sanguins, qui se dilatent alors moins efficacement [8]. D’autre part, le vieillissement restreint la réserve physiologique de l’organisme, à savoir sa capacité à faire face aux contraintes environnementales, telles que la chaleur [9]. Ainsi, deux individus ayant une fréquence cardiaque élevée en raison de la chaleur ne courront pas les mêmes risques : celui dont le cœur est plus fragile est plus susceptible de présenter des complications que celui dont le cœur est en bonne santé. L’équipe de recherche du Centre ÉPIC a récemment démontré que des personnes aînées vivant avec une maladie coronarienne peuvent développer une ischémie cardiaque, c’est-à-dire un apport réduit en oxygène au muscle cardiaque, lorsqu’elles sont exposées à la chaleur [10], ce qui les prédispose à un infarctus du myocarde *. L’étude a inclus 61 participantes et participants âgés de 20 à 80 ans, dont des personnes aînées en bonne santé et d’autres qui vivent avec une maladie coronarienne. Les volontaires ont porté une combinaison chauffante couvrant le corps, tout en étant allongés à l’intérieur d’un appareil d’imagerie médicale TEP-scan*. Le but était de vérifier la manière dont travaille le cœur lors de différentes augmentations de la température corporelle allant jusqu’à une hausse de 1,5 °C. L’imagerie a révélé que 35 % des personnes aînées vivant avec une maladie coronarienne ont développé une ischémie quand elles étaient exposées à la chaleur, sans pour autant en ressentir de symptômes. De leur côté, les personnes aînées en bonne santé et les jeunes n’ont montré aucun signe d’ischémie.


S
’exposer pour mieux tolérer


Des expositions répétées à la chaleur peuvent conduire à des adaptations physiologiques qui, à long terme, améliorent la réponse de l’organisme à la chaleur [11]. Jusqu’à récemment, la communauté scientifique ignorait cependant si les personnes aînées pouvaient s’acclimater à la chaleur de la même manière que les plus jeunes et en retirer les mêmes bénéfices. L’équipe de recherche a démontré que, chez des individus âgés de 50 à 80 ans, prendre pendant 7 jours consécutifs des bains chauds (40 °C) de 90 minutes augmentait la capacité du corps à répondre à la chaleur. En effet, après une semaine de bains chauds, l’organisme déclenchait plus rapidement la production de sueur et la dilatation des vaisseaux sanguins que lors de la première exposition à la chaleur, au début de l’étude. La dissipation de la chaleur était ainsi facilitée [12].


Outre le recours aux bains chauds, des études suggèrent que l’utilisation fréquente de saunas améliorerait notamment l’élasticité des vaisseaux sanguins [13]
et donc la santé cardiovasculaire [14]. L’équipe de recherche du Centre ÉPIC a justement mis en évidence deux adaptations physiologiques immédiates liées à l’utilisation du sauna finlandais (2 expositions de 10 minutes à 81 °C, séparées par 10 minutes de repos) qui favoriseraient à long terme la santé cardiovasculaire des personnes aînées vivant avec une maladie coronarienne, c’est-à-dire une plus grande dilatation de l’artère du bras (un indicateur de la santé vasculaire) et une diminution de la pression artérielle systolique [15].


Ces effets bénéfiques prometteurs découlent cependant d’interventions qui nécessitent des ressources spécialisées (bains, sauna, chambres climatiques) et une supervision médicale, ce qui limite leur accessibilité. L’équipe de recherche a donc conçu une intervention plus accessible : des bains de pieds chauds à domicile pour les individus qui vivent avec un diabète de type 2 [16]. L’intervention commence par 3 bains de pieds hebdomadaires de 45 minutes chacun. La fréquence et la durée des bains augmentent ensuite progressivement pour atteindre 5 bains de 60 minutes par semaine après 12 semaines. Les résultats préliminaires révèlent une amélioration de la capacité de dilatation des vaisseaux sanguins chez les personnes présentant un diabète de type 2 après l’intervention [17].


S’entraîner pour s’acclimater


L’entraînement physique régulier constitue une autre piste creusée par l’équipe de recherche. En effet, en plus d’avoir des bienfaits sur la santé globale, l’exercice physique fréquent, même en climat tempéré, induit une certaine forme d’acclimatation à la chaleur [18]. Lorsqu’une personne s’entraîne, sa température corporelle augmente et son cœur bat plus vite. Le flux sanguin vers la peau et la sudation s’intensifient également. Répétées souvent, ces réponses physiologiques à l’entraînement permettent au corps de mieux s’adapter et de devenir plus tolérant à la chaleur. L’organisme devient donc plus résilient. Ces observations sont soutenues par des études qui démontrent que les personnes en meilleure forme physique, y compris les plus âgées, dissipent plus efficacement la chaleur du corps [19]. Elles subissent aussi une astreinte physiologique moindre qui se manifeste par une élévation plus modérée de la température corporelle et de la fréquence cardiaque que les personnes non entraînées [20]. En d’autres mots, la pratique régulière d’exercice physique permet d’effectuer des dépôts réguliers au compte d’épargne physiologique. En effet, l’entraînement physique améliore la santé du cœur, qui, en fin de compte, supporte plus facilement les périodes de chaleur. L’augmentation de cette réserve aide à repousser le seuil à partir duquel une astreinte physiologique donnée engendre des conséquences néfastes pour la santé. Elle réduit ainsi le risque de développer des problèmes de santé liés à la chaleur.


Cependant, ces observations de l’effet de l’entraînement physique sur la résistance du corps à la chaleur reposent principalement sur des études réalisées chez des individus jeunes et en bonne santé. La communauté scientifique n’a pas encore démontré si ces effets protecteurs s’appliquaient aussi aux individus plus vulnérables à la chaleur, tels que les personnes aînées et celles qui vivent avec des conditions de santé chroniques. Pour ces populations, bâtir un compte d’épargne physiologique robuste pourrait être crucial pour limiter les conséquences des périodes de chaleur, qui sont de plus en plus intenses et fréquentes.


Suer pour la science


Pour tester cette hypothèse [21], l’équipe de recherche du Centre ÉPIC recrute actuellement des adultes de 50 ans et plus présentant des facteurs de risque cardiovasculaire. Les volontaires passeront 4 heures dans une chambre climatique capable de simuler des températures allant de -20 à +70 °C. Là, les participantes et participants seront soumis à un environnement chaud et humide (38 °C, 60 % d’humidité) visant à simuler une chaude journée d’été, et alterneront entre des périodes de repos et d’exercices légers. Dans le cadre de cette étude, l’équipe de recherche s’intéresse à la réponse de l’organisme à la chaleur, qu’elle analysera grâce à la mesure de la température corporelle, de la fréquence cardiaque et de la production de sueur des volontaires. Après une première visite à la chaleur, les volontaires suivront un programme d’entraînement de six mois au Centre ÉPIC. Ce programme, supervisé par des kinésiologues, inclut trois séances hebdomadaires d’exercices d’endurance, comme la course et le vélo, et de renforcement musculaire à effectuer dans des conditions tempérées. Après six mois d’entraînement, les participantes et participants seront appelés à s’exposer de nouveau à la chaleur dans la chambre climatique afin de vérifier si leurs réponses physiologiques se sont améliorées comparativement à l’exposition pré-entraînement. Des résultats concluants au terme de cette étude fourniraient un argument supplémentaire en faveur du maintien d’un mode de vie physiquement actif : accroître la résilience de l’organisme vieillissant dans un contexte de réchauffement climatique [22].


Avec la hausse continue des températures à l’échelle planétaire, une meilleure compréhension des moyens pour protéger les personnes vulnérables devient essentielle. Même si bâtir un compte d’épargne physiologique à un âge avancé montre ses bienfaits, l’engagement dans ce processus tôt dans la vie permettrait d’en maximiser les bénéfices sur la santé. Pour les jeunes d’aujourd’hui, qui seront confrontés à davantage d’épisodes de chaleur extrême, le fait de maintenir une activité physique régulière dès le plus jeune âge, mais aussi tout au long de la vie, pourrait constituer une stratégie essentielle pour affronter les défis d’un monde en surchauffe.



Lexique :

Astreinte physiologique : réponse physiologique du corps à la contrainte thermique. Elle inclut une augmentation de la température corporelle et de la fréquence cardiaque de même qu’une déshydratation.

Fréquence cardiaque : nombre de battements du cœur par minute.

Infarctus du myocarde : nécrose d’une partie du muscle cardiaque secondaire provoquée par un défaut d’apport sanguin au muscle du cœur.

TEP-scan : la tomographie par émission de positons (TEP) est une méthode d’imagerie médicale pratiquée par les spécialistes en médecine nucléaire qui permet de mesurer l’activité métabolique d’un organe grâce aux émissions produites par les positons issus d’un produit radioactif préalablement injecté.


 Références 

[1] Ballester, J., Quijal-Zamorano, M., Méndez Turrubiates, R. F., Pegenaute, F., Herrmann, F. R., Robine, J. M., Basagaña, X., Tonne, C., Antó, J. M. et Achebak, H. (2023). Heat-related mortality in Europe during the summer of 2022. Nature Medicine, 29(7), 1857-1866. https://doi.org/10.1038/s41591-023-02419-z

 

[2] Tetzlaff, E. J., Goulet, N., Gorman, M., Richardson, G. R. A., Enright, P. M., Meade, R. D. et Kenny, G. P. (2024). Hot topic: A systematic review and content analysis of heat-related messages during the 2021 heat dome in Canada. Journal of Public Health Management and Practice, 30(2), 295-305. https://doi.org/10.1097/PHH.0000000000001817

 

[3] Ballester et al., op. cit.

 

[4] Ibid.

 

[5] McKenna, Z. J., Foster, J., Atkins, W. C., Belval, L. N., Watso, J. C., Jarrard, C. P., Orth, B. D. et Crandall, C. G. (2023). Age alters the thermoregulatory responses to extreme heat exposure with accompanying activities of daily living. Journal of Applied Physiology, 135(2), 445-455. https://doi.org/10.1152/japplphysiol.00285.2023

 

[6] Meade, R. D., Akerman, A. P., Notley, S. R., McGinn, R., Poirier, P., Gosselin, P. et Kenny, G. P. (2020). Physiological factors characterizing heat-vulnerable older adults: A narrative review. Environment International, 144, 105909. https://doi.org/10.1016/j.envint.2020.105909

 

[7] Henning, R. J. (2018). Type-2 diabetes mellitus and cardiovascular disease. Future Cardiology, 14(6), 491-509. https://doi.org/10.2217/fca-2018-0045

 

[8] Ibid.

 

[9] Meade et al., op. cit.

 

[10] Barry, H., Iglesies-Grau, J., Chaseling, G. K., Paul, J., Gosselin, C., D’Oliviera-Sousa, C., Juneau, M., Harel, F., Kaiser, D., Pelletier-Galarneau, M. et Gagnon, D. (2024). The effect of heat exposure on myocardial blood flow and cardiovascular function. Annals of Internal Medicine, 177(7), 901-910. https://doi.org/10.7326/M24-3504

 

[11] Deshayes, T. A., Sodabi, D. G. A., Dubord, M. et Gagnon, D. (2024). Shifting focus: Time to look beyond the classic physiological adaptations associated with human heat acclimation. Experimental Physiology, 109(3), 335-349. https://doi.org/10.1113/EP091207

 

[12] Deshayes, T. A., Barry, H., Chaseling, G., Gendron, P. et Gagnon, D. (2024). Responses of healthy young and older adults to short-term passive heat acclimation. Physiology, 39(S1), 683. https://doi.org/10.1152/physiol.2024.39.S1.683

 

[13] Laukkanen, T., Khan, H., Zaccardi, F. et Laukkanen, J. A. (2015). Association between sauna bathing and fatal cardiovascular and all-cause mortality events. JAMA Internal Medicine, 175(4), 542-548. https://doi.org/10.1001/jamainternmed.2014.8187

 

[14] Engström, Å., Hägglund, H., Lee, E., Wennberg, M., Söderberg, S. et Andersson, M. (2024). Sauna bathing in northern Sweden: Results from the MONICA study 2022. International Journal of Circumpolar Health, 83(1), 2419698. https://doi.org/10.1080/22423982.2024.2419698

 

[15] Gravel, H., Behzadi, P., Cardinal, S., Barry, H., Neagoe, P.-E., Juneau, M., Nigam, A., Sirois, M. G. et Gagnon, D. (2021). Acute vascular benefits of Finnish sauna bathing in patients with stable coronary artery disease. Canadian Journal of Cardiology, 37(3), 493-499. https://doi.org/10.1016/j.cjca.2020.06.017

 

[16] Debray, A., Barry, H., Dahhak, A., Romero, S., Iglesies-Grau, J., Blondin, D. et Gagnon, D. (2024). Home-based heat therapy and vascular function of adults living with type 2 diabetes: Preliminary analyses of a randomized controlled trial. Physiology, 39(S1), 776. https://doi.org/10.1152/physiol.2024.39.S1.776

 

[17] Ibid.

 

[18] Kenney, W. L., Wolf, S. T., Dillon, G. A., Berry, C. W. et Alexander, L. M. (2021). Temperature regulation during exercise in the heat: Insights for the aging athlete. Journal of Science and Medicine in Sport, 24(8), 739-746. https://doi.org/10.1016/j.jsams.2020.12.007

 

[19] Ibid.

 

[20] Ibid.

 

[21] Deshayes, T. A. et Périard, J. D. (2023). Regular physical activity across the lifespan to build resilience against rising global temperatures. EBioMedicine, 96, 104793. https://doi.org/10.1016/j.ebiom.2023.104793

 

[22] Ibid.

Laisser un commentaire