Dans un XVIᵉ siècle instable marqué par les guerres de religion, Montaigne fait du doute un art de vivre. Dans Les Essais, publié pour la première fois à Bordeaux, en 1580, il montre qu’admettre l’incertitude ne signifie pas de renoncer à la vérité, mais de chercher une vérité à hauteur humaine. Son scepticisme ne mène pas à l’inaction. Il invite plutôt à juger prudemment et à agir sans fanatisme. Même aujourd’hui, dans un monde saturé d’artifices et de fausses informations, la pensée de Montaigne, empreinte d’art et de lucidité, demeure essentielle, en ce sens qu’un doute éclairé reste la meilleure défense contre les illusions.
Au XVIe siècle, la France est mise à feu et à sang, l’opposition entre catholiques et protestants fait rage, et les certitudes vacillent plus que jamais. Dans ce contexte troublé, Michel Eyquem, seigneur de Montaigne (1533-1592), fait du doute non pas un refuge passif, mais une démarche lucide. Dans son livre Les Essais [1], le philosophe et écrivain de la Renaissance française cherche à concilier suspension du jugement et action. Montaigne met le doute au centre de sa philosophie en exposant des principes tels que douter pour mieux juger, comprendre pour mieux agir. En distinguant les sphères publique et privée, il arrive à dépasser un scepticisme paralysant et à trouver une vérité à hauteur humaine. Des siècles plus tard, sa pensée ouvre une voie de discernement qui demeure d’une actualité frappante face aux illusions numériques et aux radicalismes.
Une vérité introuvable
Comme Montaigne l’affirme dans Les Essais, l’être humain n’a pas accès à une vérité absolue, une conviction qu’il inscrit au cœur de sa réflexion. Dans sa bibliothèque du château de Montaigne, en Dordogne, l’écrivain a fait graver sur une poutrelle une citation d’un philosophe grec du VIe siècle avant Jésus-Christ, Xénophane, qui rappelle que, « non, la claire vérité, aucun homme ne l’a sue, et jamais homme ne la saura [2] ». Cette citation sous-entend que le monde n’est qu’illusion et que les opinions sont multiples, changeantes et jamais définitives. Pour Montaigne, les opinions humaines sont relatives et souvent fondées sur l’habitude ou la coutume plutôt que sur la raison. Sceptique, Montaigne parsème Les Essais de réflexions qui dénoncent l’illusion et la vanité des opinions humaines. Il écrit, par exemple : « Le monde n’est qu’une branloire [balançoire] pérenne [éternelle]. Toutes choses y branlent sans cesse […]. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant [3]. » Montaigne souligne dans ce passage la difficulté d’émettre des jugements. Puisque tout change et que tout est fuyant, les repères se brouillent facilement. Selon lui, les êtres humains n’ont pas accès à une vérité dite « complète » qui leur fournirait des certitudes ou des fondements inébranlables.
Le franc-parler
La pensée de Montaigne se confronte à un défi que bon nombre de sceptiques avant lui ont affronté, soit celui de réhabiliter une forme de vérité indispensable à l’action. Une personne qui douterait de tout ne pourrait pas agir, car elle ne croirait même pas au sol sur lequel elle marche. Dès lors, selon cette critique du scepticisme, toute action humaine est nécessairement basée sur des croyances.
Un premier élément appuyant cette affirmation se trouve dans la préface du livre Les Essais. Montaigne encourage en effet ses lectrices et ses lecteurs à ne pas lire son livre, une phrase surprenante pour un auteur qui décide de publier un ouvrage. « Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : il n’y a pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain [4]. » Ce qui semble être un rejet est en réalité un acte de bonne foi. En présentant son œuvre comme contingente et non universelle, Montaigne se protège des critiques selon lesquelles il cherche à tromper le lectorat ou à prétendre à une vérité transcendante. La préface devient ainsi un gage d’honnêteté qui sert à démasquer l’illusion. Reconnaître cette illusion revient, pour Montaigne, à limiter son emprise plutôt qu’à s’y laisser prendre. Cet élément constitue une première piste pour dépasser la critique du scepticisme, mais ne fournit pas encore une réponse complète relativement à cet enjeu.
Le théâtre de l’illusion
Afin de réhabiliter l’illusion, Montaigne propose deux sphères distinctes d’action, c’est-à-dire la sphère publique et la sphère privée. La première, la sphère publique, est le lieu privilégié de l’illusion et des masques. Le philosophe cite en ce sens Pétrone pour affirmer que « le monde entier joue la comédie [5] ». La vie en société est dangereuse en raison de la présence de l’illusion et du faux, qui sont présentés comme étant vrais, comme le souligne Montaigne. « La contagion est très dangereuse en la [foule]. Il faut ou imiter les vicieux ou les haïr. […] Rien n’est si dissociable et sociable que l’homme : l’un par son vice, l’autre par sa nature [6]. » Le monde de la société est, pour Montaigne, empreint de faussetés inhérentes. Les interactions humaines sont construites par les normes de leur époque, ce qui les rend relatives et souvent trompeuses. Par exemple, dans son essai De la vanité, Montaigne affirme que l’être humain délaisse souvent ce qui lui est bon ou utile pour se plier aux attentes de la société [7]. Une telle attitude constitue, selon lui, une grave erreur qui détourne l’être humain des jugements qui lui seraient bénéfiques. Montaigne critique d’ailleurs souvent la société. Pour lui, celle-ci fait en sorte que l’être humain se berne et, souvent, y perd son temps.
La politique et les interactions sociales restent toutefois nécessaires à la vie en société, où les illusions font office de ciment. Elles permettent aux êtres humains de s’entendre, d’échanger, d’interagir. Montaigne incarne bien cet élément, lui qui participe activement à la vie publique. Juriste, il est entré au Parlement de Bordeaux en 1557 et à celui de Paris en 1562, en plus d’occuper la fonction de maire de Bordeaux de 1581 à 1585. Pour Montaigne, rejeter totalement le monde social serait un non-sens. Ce rejet démentirait son argument par ses propres actions. D’ailleurs, Montaigne accepte que l’être humain soit un animal social et refuse un isolationnisme total. Pour pouvoir agir dans le monde, Montaigne est d’avis que l’illusion peut avoir sa place dans la sphère publique. L’illusion est en effet tolérée dans le champ social, à condition qu’elle ne se fasse pas passer pour autre chose que ce qu’elle est et, surtout, qu’elle ne sorte pas de cette sphère.
Dans Les Essais, Montaigne traite amplement de l’agir dans la sphère publique en abordant notamment l’action politique et les relations avec autrui. Pour lui, l’objectif premier de la politique est le bien commun. À défaut de pouvoir dissiper l’illusion, autant promouvoir ce qui est utile et dont l’efficacité a été prouvée avec le temps. Ceci se solde, pour Montaigne, en un conservatisme pragmatique : un désir de préserver la paix et l’ordre établi, qui priment par-dessus tout. Montaigne, riche noble installé dans son château périgourdin au sud de la France, écrit dans un contexte profondément troublé. De son vivant, les guerres de religion ravagent la France et déchirent l’Europe. Montaigne défend moins l’hégémonie d’une confession que la stabilité fragile d’une société menacée. Son conservatisme n’est pas celui d’une restauration catholique, mais celui d’une prudence sceptique qui privilégie la paix sur toute entreprise de réforme violente.
Le privé, lieu du vrai
« Le Maire et Montaigne ont toujours été deux [8]. » Cet extrait du livre Les Essais pointe vers le fait que Montaigne distingue très clairement les sphères publique et privée en ce qui concerne les attitudes face à la vérité. Selon Montaigne, la seconde sphère d’action, la sphère privée, est le lieu privilégié de la recherche de la vérité. C’est dans cette sphère que le scepticisme s’installe comme un chemin menant à ce qui se rapproche le plus possible du vrai. Ce retour sur soi et cette écriture dans Les Essais rend possible une vérité plus authentique, laquelle n’est plus mise en scène, comme dans la société, mais véritablement vécue.
La vérité à laquelle Montaigne aspire n’est pas objective et universelle, mais plutôt une vérité qui se cherche dans les limites mêmes de l’expérience humaine, une vérité que chacune et chacun peut approcher à partir de sa propre vie, de ses propres doutes et de ses propres jugements. Elle apparaît comme un reflet de la manière dont l’être humain affronte l’épreuve du monde, comme un miroir de ses perceptions, de ses réflexions et de son vécu.
Ainsi, c’est dans la sphère privée et dans l’exploration de soi, de sa vie intérieure, que l’être humain pourrait atteindre ce que Montaigne considère comme étant le « plus vrai ». Cette vérité n’est pas immuable. Elle est souple et en mouvement, et accepte que le monde soit changeant, instable et complexe. Une forme de vérité plus authentique se révèle donc dans la connaissance de soi, car c’est dans cette connaissance que la réalité mouvante de l’existence peut mieux être affrontée.
Une démarche artistique
D’autres philosophes, comme Descartes dans ses Méditations métaphysiques [9], adoptent une recherche de la vérité et la présentent comme quelque chose de caché, avec des manifestations subtiles possiblement saisissables en utilisant la raison. Cette vérité se révèle par une découverte plus ou moins subite, un moment « Eurêka ». Ce type de raisonnement peut être représenté comme un mouvement vertical, une ascension vers une vérité supérieure souvent détachée de l’expérience immédiate du monde. Ce mouvement est, pour Montaigne, une erreur, un mouvement aride et abstrait de la raison qui est distinct de la vie sensible du corps.
En adoptant une méthode analogue à celle de l’art et en portant un regard incarné sur le monde, Montaigne réintègre la vérité dans le corps. Il affirme qu’il voit déjà une forme de vérité partielle et qu’il s’engage à la peindre et à la présenter sans altération. Ainsi, la vérité ne se trouve pas. Chaque être humain y est confronté, même si son accès est restreint.
La recherche de la vérité de Montaigne se rapproche d’une démarche artistique. Montaigne établit lui-même des parallèles entre l’art et son livre Les Essais, par exemple dans les passages suivants : « Car c’est moi que je peins [10] », « Je ne peins pas l’être, je peins le passage [11] », ou encore « Considérant la conduite de la besogne d’un peintre que j’ai, il m’a pris envie de l’ensuivre [12] ». Le champ lexical de l’art se retrouve de nombreuses fois à travers l’ensemble de l’ouvrage Les Essais, avec l’utilisation récurrente de mots tels que « peinture », « tableau » et « couleurs ».
La question de l’illusion du monde est également traitée de manière analogue dans l’art et dans Les Essais. En peinture, et surtout dans l’autoportrait, l’œuvre artistique assume sa contingence, sa préoccupation principale étant d’assurer la fidélité relativement à l’expérience vécue ou à la transmission d’une impression, d’une émotion. L’œuvre ne constitue pas une recherche verticale et dogmatique du vrai à représenter. Dans ce contexte, l’acte d’écrire devient analogue à celui de se peindre. L’écriture devient dès lors un acte de vérité, sans dogmatisme. Telle la peinture d’un autoportrait, Les Essais se veut un ouvrage fidèle à l’expérience vécue, sans dogmatisme ou prétention autre que l’expression d’une expérience.
Pour le langage
De la même manière qu’elle n’existe pas dans le monde, la vérité absolue n’existe pas dans le langage, selon Montaigne. Le langage est une création de l’être humain qui reflète les hésitations, les erreurs et les détours de l’expérience humaine. Comme le langage est façonné par celles et ceux qui l’utilisent, il épouse naturellement les incertitudes de la vie. Ainsi, chaque mot et chaque phrase porte la trace de l’expérience de la personne qui parle ou qui écrit.
Même si le langage est illusion, Montaigne le présente comme un outil qui peut être utilisé pour le bien. Le langage, qui autrefois servait à recouvrir et à cacher la nature illusoire des choses en prétendant décrire fidèlement le vrai, surtout dans le monde social, acquiert une nouvelle fonction pour Montaigne. Selon lui, le langage ne prétend plus à une vérité transcendante. Il se vaut lui-même, car son illusion est assumée, explicite et donc transparente.
Montaigne réhabilite ainsi le langage, ce franc-parler qui ne vise que lui-même. La convention par le dogme est remplacée par une convention pragmatique qui s’assume en elle-même. Ainsi, le langage ne prétend pas s’élever plus haut que ce à quoi il peut prétendre. Réhabiliter l’illusion du langage et l’assumer rend l’illusion inoffensive. L’illusion ne fait plus peur, puisque rien de plus puissant ne se cache derrière elle, rien ne se cache sous ses jupons.
Alors que d’autres philosophes font du langage un outil pour dire le vrai absolument, Montaigne refuse cette prétention. Il conçoit le langage sur un mode plus horizontal que vertical, contrairement à d’autres philosophes, comme Descartes. Il dit une forme de vrai en peignant sa propre expérience, ce qui se reflète dans son écriture même. Au sujet des potentielles erreurs de son texte, il affirme par exemple que « […] les imperfections sont en moi ordinaires et constantes, ce serait trahison de les ôter [13] ».
Le critère de valeur du langage dans la sphère publique est en continuité avec la vision montaignienne de la politique. La fonction première du langage devient son efficacité dans le monde social et sa capacité à remplir les visions politiques de Montaigne. Ce qui fonctionne permet de vivre ensemble et devient une nouvelle mesure pour le langage dans la sphère publique.
Montaigne aujourd’hui
De la même manière qu’une œuvre d’art prend un sens nouveau dans chaque œil qui la regarde sans perdre en pertinence ou en beauté, Montaigne présente parfois des contradictions et des avis divergents qui restent évocateurs et profonds. Il propose de se réconcilier avec l’artifice et l’illusion en les reconnaissant comme tels, et de poursuivre les fantaisies de l’esprit vers un « vrai » en mouvement.
La pensée de Montaigne demeure toujours actuelle. En effet, elle promeut un scepticisme qui pousse vers une recherche continuelle, sans prétendre à une universalité illusoire de la vérité. En ramenant la vérité à l’échelle de l’expérience humaine, Montaigne permet d’agir dans le monde tout en dépassant les impasses possibles découlant du scepticisme.
Cette approche résonne particulièrement aujourd’hui, à une époque où l’information se propage de plus en plus rapidement. Le fait de reconnaître la partialité du savoir, la présence constante de l’illusion et la fragilité des perceptions rend possible une évaluation plus juste du réel. La méthode de Montaigne encourage à avancer avec lucidité, à réfléchir avant de juger et à agir en connaissance de cause. Montaigne propose une attitude à la fois souple et exigeante qui, des guerres de religion à l’ère du numérique, reste cruciale. Une attitude qui invite à douter sans désespérer pour mieux naviguer dans la société contemporaine.
Note : L’autrice a légèrement modernisé le français de certaines citations tirées du livre Les Essais, de Montaigne, pour les rendre plus lisibles.
Références :
[1] de Montaigne, M. (sous la direction de V.-L. Saulnier). (2004). Les Essais. Presses universitaires de France.
[2] Sentences de la « librairie ». (s. d.) https://www.philo5.com/Textes-references/Montaigne_SentencesLibrairie.htm
[3] de Montaigne, op. cit., p. 805.
[4] Ibid., p. 3.
[5] Ibid., p. 1011.
[6] Ibid., p. 238.
[7] Ibid., p. 945
[8] Ibid., p. 1012
[9] Descartes, R. (sous la direction de J.-M. Beyassade et M. Beyassade). (2011). Méditations métaphysiques : objections et réponses.Flammarion.
[10] de Montaigne, op. cit., p. 3.
[11] Ibid., p. 805.
[12] Ibid., p. 183.
[13] Ibid., p. 875.



